Julien Cueille
Enseignant en philosophie, psychanalyste, auteur du Symptôme complotiste, 2020, de La Classe à l'épreuve du distanciel, 2021
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Billet de blog 30 juin 2022

Que disent les copies du bac de philo sur l'État ?

« L’État abuse de ses pouvoirs à des fins personnelles »... À la lecture des copies 2022, le sujet : « Revient-il à l’État de décider de ce qui est juste ? » consonne étrangement avec un contexte politique troublé.

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Les sujets du bac philo sont parfois pris par les medias en mal de sens comme une sorte de baromètre du présent, comme d’autres cherchent un message personnel en ouvrant la Bible ou un texte sacré, pointant une page au hasard, les yeux fermés. Hasard ou pas ? A la lecture des copies, le sujet: « Revient-il à l’État de décider de ce qui est juste ? » consonne étrangement avec un contexte politique troublé. En tout cas il est intéressant, mais pas toujours confortable, de déposer un moment ses lunettes de correcteur-trice pour simplement « écouter » ce que disent les copies, comment elles ont « senti » et interprété ce sujet.

L'État, un petit groupe qui impose ses intérêts?

Sur un échantillon (non représentatif, bien sûr) de quelques dizaines de copies, une poignée présentent l’État comme « gouvernement instauré par le peuple » ou « au service du peuple ». Mais la grande majorité (environ les deux tiers) le définit, d’abord, comme « un ensemble de décisionnaires qui forment l’autorité et c’est eux qui ont le pouvoir », « un homme ou un petit groupe d’hommes » défendant leur « intérêt personnel », « les personnes haut placées dans notre société », « un groupe de décisionnaires ». D’où peut bien leur venir cette idée ? On se le demande. Plaisanterie mise à part, on ne peut se défendre d’un sentiment de malaise en lisant des pages entières où l’État est vu explicitement comme « ennemi de la société », comme ce  qui « altère la liberté », « possède des droits supérieurs aux citoyens ». Parfois toute la copie se réduit à une alternative entre, d’un côté, l’État comme oligarchie s’efforçant d’imposer des règles arbitraires, voire absurdes, et, de l’autre, la société, ou, souvent, les individus, qui, eux, ont à défendre leur « morale », ou leur « conscience », principalement par la désobéissance.  

Vous avez dit malaise ? Pour un prof de philo moyen, plutôt de gauche mais pas nécessairement anarchiste ni islamo-gauchiste, le cours sur l’État est un cours relativement tranquille. Bien sur, les élèves sont invité-e-s à questionner le rôle de l’État –enfin, plutôt ses rôles, car il en a plusieurs-, voire à se demander ce qui se passerait si l’État n’existait plus. C’est une séquence où, presque toujours, la majorité des élèves (du moins ceux qui s’expriment en classe) concluent très rapidement que la situation serait sans doute bien pire en l’absence d’un État. Personne n’aime payer ses impôts ni s’arrêter aux feux rouges, mais on comprend assez facilement que c’est tout de même plutôt utile. Du moins pour le second exemple : un collègue travaillant dans un lycée prestigieux du centre toulousain me racontait justement que, dans certaines classes aux élèves trié-e-s (socialement) sur le volet, il devenait difficile de faire admettre la nécessité d’un impôt, et que les arguments ultralibéraux allaient bon train, au point que certain-e-s élèves refusaient catégoriquement de lire, seulement lire !, un texte philosophique de Marx.

Mais, bref, le cours de philo sur l’État, quelle que soit les positions idéologiques des un-e-s ou des autres, c’est d’abord une DEFINITION de l’entité « État » comme une institution, ce qui le place, théoriquement, au-dessus de la mêlée des intérêts particuliers. Théoriquement. Rousseau, référence princeps, est incomparable (et finalement assez consensuel) pour montrer la différence entre « servir un maître » (le roi de France) et « obéir à la loi » (républicaine). On est ici au-dessus des polémiques : rien de marxiste là-dedans, du moins me semble-t-il. D’ailleurs, on pourrait même facilement montrer, d’autres l’ont fait, que même dans la monarchie absolue, il y a un État, qui ne se réduit nullement à la personne du Roi ni à ses intérêts personnels. A fortiori dans une démocratie moderne, parlementaire (théoriquement).

Abus de pouvoir

Or c’est cette évidence, enfin, cette évidence théorique, qui semble échapper complètement à la majorité des copies. La plupart voient dans l’État une « hiérarchie », « une forme de pouvoir supérieure à celle du peuple » : « l’État a pour rôle de maintenir la société en place, de faire appliquer les lois avec des sanctions ». C’est « Surveiller et punir » : sont-ils  foucaldiens ? « Beaucoup d’individus se sentent les pantins de l’État ». Mais aussitôt, parfois avant toute autre considération, la critique tombe : « c’est le pouvoir d’une seule personne », « l’État abuse de ses pouvoirs à des fins personnelles », « il se sert de cet abus de pouvoir pour dominer les plus faibles ». L’État est systématiquement confondu avec ceux qui l’incarnent, et suspecté de collusion, non pas de façon interrogative (après tout, en philo, on a le droit de poser des questions), mais sur le mode affirmatif : « l’État ne fait pas les lois en fonction des autres, mais bien souvent pour assouvir ses désirs et son bonheur propre ».

Désir de l’État ? Manifestement ce n’est pas le désir qu’il inspire… mais de quels désirs parle-t-on, de la part de ce qui est censé être une institution, pas une personne? Ce monstre froid aurait-il des passions ? Parmi tous les philosophes cités, Hobbes (est-ce un hasard ?) est le plus répandu, lui qui personnifie, ou « monstruosifie » l’État comme un « Léviathan », cette bête mythique, pour qui la sécurité est le seul impératif, qui justifie qu’on lui sacrifie tout le reste, les libertés, la morale, la vie même. Plus archétype tout droit sorti du sommeil de la raison, ou fantasme négatif que véritable concept philosophique, en tout cas ce monstre semble hanter l’imaginaire contemporain, à lire les copies de Terminale. Finalement on est prêt à lui concéder beaucoup : « l’État est un dieu », « tout-puissant », écrit un candidat. « Obéir aux lois de l’État c’est être soumis, privé de liberté, injuste ». Mais sans lui, qu’y aurait-il ? Le chaos : « la société ne peut pas décider de ce qui est juste ou non, si on veut éviter le chaos dans la société qui pourrait amener à une guerre civile » On croirait entendre Didier Lallement. « L’État se doit de maintenir l’ordre pour ne pas retourner à l’anarchie », etc. Donc, les règles les plus arbitraires s’imposent. Hobbes, disions-nous. Exemples fréquemment cités : le sempiternel Hitler, mais aussi Hunger Games, et, curieusement, l’expérience de Milgram, celle où une autorité sadique incite les gens à torturer un inconnu à l’électricité. Le rapport avec l’État ? Il est inexistant chez Milgram, mais il faudrait se demander pourquoi les candidat-e-s y ont pensé. Surement pas à cause du film L’Aveu de Costa-Gavras, que peu doivent connaitre ; mais passons. Dans certaines copies, rares heureusement, mais tout de même, le mot de démocratie n’est même pas mentionné. L’idée non plus n’est d’ailleurs pas envisagée. On passe directement de la partie sur l’État autoritaire à la partie sur la liberté des individus.

A chacun-e sa "justice"?

Mais, donc, la cavalerie arrive ! Il y a une antithèse. « Lorsque l’État prend les décisions, souvent une envie de vengeance s’installe ». Curieux comme le mot « vengeance » revient à plusieurs reprises, alors qu’on ne l’attendait pas forcément, sur un sujet qui est, je le rappelle, « Revient-il à l’État de décider de ce qui est juste ? » Sans psychanalyser de façon outrancière, il me semble que cela mérite l’attention. De tou-te-s, et peut-être même de celle(s) et ceux qui nous gouvernent. Il s’agit, donc, d’un sujet sur ce qui est « juste ». Et ce qui est juste, manifestement, c’est « ce qui nous est bénéfique et surtout ne remet pas en cause notre liberté ». Tout le monde ne le définit pas comme cela, mais cela revient quand même dans un bon tiers des copies : « le juste varie d’un individu à un autre », « la justice est personnelle », « chacun perçoit le juste comme bon lui semble ». Cette vision n’est pas récente, mon expérience n’est pas un argument mais c’est ce que la majorité des classes que je fréquente soutiennent massivement, depuis une bonne vingtaine d’années, plus dans certaines séries, plus peut-être venant de certaines origines sociales. Quoique. Je n’en suis même pas certain. On peut raisonner, expliquer aux élèves que la liberté est un construit complexe, et collectif, et que la justice suppose un critère de répartition, non un jugement subjectif. Les meilleur-e-s élèves l’écrivent dans les copies, mais quand on parle avec elles-eux on n’est pas persuadé de les avoir convaincu-e-s.

Rassurons-nous, la notion de désobéissance civile, souvent invoquée, est probablement un signe encourageant, évidemment plus que le seul appel au libre choix individuel hors de tout cadre. Et le « peuple » existe, il n’a pas disparu : de nombreuses copies en témoignent. Il est, de plus, bien difficile de savoir ce que pense réellement le candidat-e, derrière sa copie ; reste que ces représentations collectives insistent, et insistent même lourdement. Même de bonnes copies, a priori moins vulnérables à la simplification et aux idées toutes faites, ont du mal à concevoir la notion de « juste » en-dehors de la fonction sécuritaire (faire régner l’ordre, ce n’est pourtant pas l’image que je me faisais de la justice), et limitent le rôle du peuple à la seule désobéissance, qui n’est pas tout à fait non plus l’engagement politique ou social. Si le professeur de philosophie est embarrassé de voir le débat se réduire à une alternative entre le rétablissement de la monarchie ou le libertarianisme forcené (je caricature), il prend acte, à son petit niveau et sur son petit terrain, d’une certaine montée aux extrêmes que d’autres avaient déjà soupçonnée : comme dit un collègue « si ça se trouve, un jour, la démocratie sera en danger ».

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