Brouhaha

Il y a toujours des manières d'agir, de ne pas accepter ce qui semble inéluctable. Sans rompre ni refuser, sans se placer en opposition ni tomber dans la fainéantise. En activant nos impulsions et intuitions singulières sans avoir peur de se faire mal, ni de briser les liens confortables qui régissent souvent les communautés dans lesquelles nous évoluons.

Parterre, Annie Vigier et Franck Apertet (les gens d'Uterpan), 2010 © Julien Duc-Maugé Parterre, Annie Vigier et Franck Apertet (les gens d'Uterpan), 2010 © Julien Duc-Maugé

 

Les gens d’Uterpan agissent depuis 2009, un dispositif artistique nommé Parterre. Sur leur site internet1, on en trouve la description suivante :

« Parterre interfère librement dans un programme préétabli sans que le lieu investi n’en soit averti. La pièce se déroule parmi l’audience d’un théâtre, d’une salle de spectacle, d’une conférence, au moment de l’installation du public dans le gradin. Après avoir annoncé le titre, le nom des chorégraphes et l’identité d’un des commanditaires historiques de la pièce, le groupe des danseurs gagne le sommet du gradin pour glisser sur le dossier des sièges et sur le corps des spectateurs, en direction de l’avant-scène. Les danseurs exécutent cette action une première fois habillés et une seconde fois nus. La durée de la pièce dépend de la taille et de la disposition des places assises.

Les modalités contractuelles de Parterre permettent à la pièce d’échapper au contrôle de son hôte et de son commanditaire. Le jour et le lieu de son déroulement restent totalement confidentiels et le commanditaire engage potentiellement son nom pour toutes les activations à venir. »

Autrement dit, le public est la scène non volontaire d’une action chorégraphique pirate activée par des danseurs dont la superbe est mise à mal, et commanditée par des institutions complices mais dépourvues de tout contrôle.

Annie Vigier et Franck Apertet investissent un champ bien connu et pourtant, à ma connaissance, pas nommé dans le spectacle vivant ; ce moment de reconnaissance informelle, entre professionnels et amateurs de spectacle, préalable à la mise en place d’une communauté d’attention fortuite mais bien réelle. Ils identifient ce contexte – jusqu’ici traité par les artistes plutôt par processus de débordement de l’œuvre proposé en étirant ce qui préexiste, le spectacle – et l’intensifient par une réflexion ontologique sur l’outil alloué au spectateur.

Les usagers, dont la soirée programmée se retrouve ainsi agrémentée sont heureux : « Le public rit, incrédule et intrigué, et s'amuse parfaitement. C'est comme une bouffée d'oxygène, un petit bonheur arraché à la routine un brin stérile des habitudes du cultureux »2. Et c’est en effet impressionnant : voir – le 14 juin 2010 au Théâtre de la Ville de Paris – se mouvoir une quinzaine de danseurs sur une scène vivante de plus d’un millier de personnes, sentir se dégager une énergie et une intensité telles que ce parterre de spectateurs se transforme individuellement et collectivement, lors des deux passages successifs.

La pièce contient sa propre médiation. Elle ne nécessite aucun accompagnement, aucune vulgarisation et pourtant dans sa radicalité même, elle sait partager avec le plus grand nombre ses enjeux écologiques, esthétiques et politiques.

Écologiques, car cet événement prête aux spectateurs une intelligence égale3. Elle déjoue les hiérarchies et ré-instaure une relation entre les êtres vivants et le milieu dans lequel ils évoluent. « Provoquer l’autonomisation des composants et voir comment ils se recomposent. Ce qui est très important dans cette pièce, c’est de réaliser qu’il n’y pas vraiment de “public“, mais un ensemble de citoyens et d’individus à part entière, qui reconsidèrent leurs positions dans l’instantané »4.

Parterre est une proposition du processus re|action, mis en place par Annie Vigier et Franck Apertet (les gens d’Uterpan). re|action est un laboratoire où « la logique du spectacle vivant est détournée, car chacune des pièces inscrites dans cette série est moins importante que le contexte qui la rend possible »5. Ces actes singuliers s’interpénètrent les uns les autres et engendrent une perte substantielle de nos certitudes quant au spectacle vivant. Un ensemble de propositions autonomes qui agissent comme sans se soucier les uns des autres mais proposent au spectateur de se saisir de l’expérience, de s’émanciper, de devenir un usager. Autant d’expériences d’autonomisation à différentes échelles.

Esthétiques et poétiques évidement. Ces corps, même fragilisés et exposés par la situation et la nudité, sont magistraux. Ils roulent au milieu des autres corps comme en semi-apesanteur, et tremblent pourtant, dignement. Ils sont avec nous ; nous les aidons à progresser, à fouler nos propres corps de leur intimité ; et nous voudrions pourtant les retenir tant leur passage est fugace. Ils tracent ensemble une ligne qui se courbe dans sa progression de l’arrière vers l’avant, du haut vers le bas. Ils forment un délicieux mélange et créent un corps public en intégrant les nôtres à la chorégraphie. Nos corps deviennent le support matériel et le soutien attentionné des leurs.

Cette stratégie6 « impose l’expérience d’une confrontation physique avec le spectacle, d’un rapport tactile de masse, d’une atteinte à la distance critique et à l’hégémonie du voir »7.

Cette action ne résout pas la faim dans le monde, n’enraye pas l’emprise aliénante de la publicité ni les ravages écologiques mondiaux ; elle contribue à dé-déterminer des situations existantes et sclérosées du champ de la représentation en singularisant une expérience de conflit, artistique et humaine. Donc politique.

Parterre ne reproduit pas.

Le confort et l’habitude qui prévalent le plus souvent empêchent l’innovation, par peur de se voir différencié négativement, de perdre la caution de la communauté de nos pairs – alors que l’ensemble des pratiques artistiques semble se diriger vers la recherche de quelque chose de nouveau, mais trop souvent dans une visée d’exploitation à court terme ; une stratégie néfaste à la création qui empêche l’éclosion contemporaine perpétuelle. « Nous voulons affirmer que la création est un partage de risques entre les artistes et l’institution. Autrement on finit par avoir un objet asphyxié, qui perd sa virulence et donc ses vertus. Parterre met en évidence la rigidité du cadre dans lequel a lieu le spectacle, qui est une infirmité. »8

Ici, la prise de risque se déploie en trois niveaux d’expérience : les programmateurs abandonnent tout contrôle (temps, espace, citation) et voient leur institution programmer malgré elle une pièce dans un contexte délégué, échappant ainsi au marché du spectacle – nous n’irons pas voir Parterre, c’est Parterre qui viendra à nous ; les chorégraphes se détachent des protocoles admis par la communauté professionnelle et voient une révision momentanée des soutiens institutionnels et tutélaires9 ; les danseurs (qui ne travaillent pas en exclusivité pour une compagnie et sont soumis à des recherches d’emplois par le biais d’auditions) ont pu se cogner à des portes closes pour avoir porté et défendu cette proposition. Les enjeux sont donc importants à chaque échelle…

Les gens d’Uterpan se saisissent d’un contexte institutionnel pour en questionner ses fondations et ses pratiques. Pour autant, ils n’opèrent pas une provocation frontale et ne tirent pas profit des nombreux problèmes conjoncturels de la création contemporaine ; ils soumettent au public, avec douceur, la forte conviction de leurs engagements. Ils élaborent un dispositif de redistribution innovant et dérogent sérieusement avec les traditions de monstration de l’art, non pas par le glissement opéré de la scène vers la salle ou l’extérieur, mais par la confiance qu’ils placent en la perception des spectateurs.

Pour être, cette stratégie ne s’appuie pas sur la caution de l’institution légitimante ou la reconnaissance acquise des artistes par leurs pairs. Elle fait œuvre par sa nécessité. Elle agit au cœur et à l’esprit de ses participants – le public – par son caractère intrinsèquement généreux. Ce dernier « réagit, choisit, (dés)obéit, s’émancipe. [Les chorégraphes] l’enjoignent de contester ses acquis de spectateur, de quitter son siège, de prendre des risques, et de réinventer sa place »10. Par la proposition de situations conflictuelles sans convocation ni communication, les gens d’Uterpan partagent leur responsabilité politique avec tous.

« Parterre [a donc lieu] juste avant un spectacle ou une conférence, au moment où tout le monde est encore libre de réagir à cette zone publique de confrontation. Sans préparation, le “public“ reprend son autonomie d’individu et réagit directement (je reste, je quitte la salle, je suis voyeur, je suis scandalisé, etc.). »11 L’attention portée et reçue par les protagonistes et les témoins de l’action fait œuvre. C’est cette conscience, permise par une pratique libre et ouverte, qui offre à chacun la possibilité d’appropriation du moment. Cette pièce déroute nos attentes et mutualise nos intelligences. Durant ce laps de temps, nous embrassons « ainsi pratiques artistiques et engagement politique dans un même geste réflexif »12.

 

Regarder avec plus de rigueur. Regarder l’espace public. Regarder l’Histoire. Observer les cadres, les conventions. Déplacer et se déplacer avec attention. S’engager. Manifester. Observer toujours. Agir simplement, comme d’habitude. Toujours être absolument conscient de ses actes. L’acte est anodin, négligeable et imperceptible. En être conscient. L’acte est capital et signifiant. En être conscient. Refuser l’aveuglement. Être lucide. Être un corps responsable de son positionnement. Ne pas anticiper, mais être au présent un corps réfléchi. A tout moment pouvoir s’interrompre. Ne pas s’enfermer dans l’action. Reprendre. Être rigoureux, imperméable et attentif à l'extérieur.13

 


www.lesgensduterpan.com/proj_parterre_metallos.html

Les démocrates d’Uterpan, Thomas Hahn, Revue Cassandre, Printemps 2010, p.81

3 Le maître ignorant, Jacques Rancière, 1987

4 Les gens d’Uterpan, une logique de l’audace, propos recueillis par Érik Verhagen, Art press 396, janvier 2013

Avis d’audition, Parterre, Programme, Audience, Smaranda Olcèse Trifan, Imposteurs, Édition CAC Brétigny, 2013

6 Terme choisit par les chorégraphes pour définir les applications du processus re|action

Le voisinage expérimental des gens d’Uterpan, Cédric Schonwald, Imposteurs, Édition CAC Brétigny, 2013

8 Propos de Franck Apertet rapportés dans Les démocrates d’Uterpan, Thomas Hahn, Revue Cassandre, Printemps 2010

9 Il est ici nécessaire de rappeler que le soutien apporté par la DRAC consiste par la présentation des dossiers des compagnies à un jury composé d’’autres professionnels dont la mission est de déterminer s’il y a lieu que la DRAC en soutienne le fonctionnement. Ces soutiens valent pour une période de 3 ans. « Cette pièce, nous l’avons assumé dans le mesure où nos subventions ont été remises en questions à ce titre. C’est important car la dimension économique participe à notre démarche en tant que révélateur. » in Les gens d’Uterpan, une logique de l’audace, propos recueillis par Érik Verhagen, Art press 396, janvier 2013.

10 Sans titre, Sophie Demeyer, Imposteurs, Édition CAC Brétigny, 2013

11 Les gens d’Uterpan, une logique de l’audace, propos recueillis par Érik Verhagen, Art press 396, janvier 2013

12 Avis d’audition, Parterre, Programme, Audience, Smaranda Olcèse Trifa, Imposteurs, Édition CAC Brétigny, 2013 

13 Sans titre, Sophie Demeyer, Imposteurs, Édition CAC Brétigny, 2013

 

Première publication dans la revue Volailles 4, co-édition Projet Libéral, Théâtre de Vanves, Théâtre de Gennevilliers et Théâtre de la Cité Internationale, avril 2014.

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