Commencer par la fin

On en entend parler tous les jours, la fin du monde arrive ! Quelqu’en furent les raisons et les causes, et quelqu’en soient les échos et résonances en chacun de nous, nos connaissances et références, nous vivons déjà, pour la grande majorité d’entre nous, les prémices de l’effondrement de la civilisation humaine. C’est là, déjà.


Le présent n’est pas l’instant sur une ligne du temps, il est multiple, il est propre, il est perception. Le présent est plastique.
Sa substance nous appartient ; ce que nous vivons et racontons. Il ne tient qu’à nous d’en définir les contours, pour qu’il bégaie peut-être, s’élargisse, se déplace.

Nous prenons conscience du présent lorsqu’il se met à bégayer, lorsqu’il sursaute, quand il est fragile.

Élargir le présent, le moment même par la conscience de celui-ci. Sans projection, sans supposition qui nous attacherait à ne pas vivre le moment, à nous paralyser, à nous enfermer nos sens.
Profiter, c’est à dire bénéficier du moment en train d’être vécu.

Commencer par la fin © Julien Duc-Maugé Commencer par la fin © Julien Duc-Maugé

Demain n’existe pas, demain n’existe jamais.
La vie, c’est toujours maintenant, sinon ce n’est pas.
Demain c’est maintenant.
La vie est maintenant.
Je choisis la vie.

Comme le déni, la peur mange l’âme. Comme le doute qui autorise une pensée millénariste, catastrophiste. Ils sont des illusions. Ils sont violence.
Ils sont partie prenante de notre époque, de notre contemporanéité.
Ils sont un empêchement de penser, ils sont rupture dans notre émancipation et conduisent à un enfermement de nos sens. Ils s’immiscent dans le politique et empêche le vivant, l’enferme, l’isole.
Alors il me parait essentiel de regarder notre époque, notre contemporanéité en face.
Droit dans les yeux, de la faire bégayer.

Nous faisons face à son effondrement.
Commencé il y a plus de vingt ans, il est donc déjà là et n’a pourtant toujours pas eu lieu.
C’est éprouvant, c’est éreintant. Nous sommes épuisé·e·s.

Cette effondrement, nous n’en connaissons pas les formes, la puissance, les conséquences, mais nous en subissons les effets. Les indices ne manquent pas, les mouvements préliminaires sont nombreux.

Comment pouvons nous l’appréhender, c’est gigantesque. Que pouvons nous faire de ce que nous ne savons pas, de ce que nous ne voyons pas.
Bon, a priori pas grand chose à notre échelle.

Ce n’est peut-être pas rassurant, mais accueillir cette idée me fait du bien. Elle ouvre la voie au lâcher-prise.
Ce n’est pas une dé-responsabilisation, ou un abandon, bien au contraire, c’est une force immanente qui émerge de la confiance nécessaire en l’inconnu.
Cessons de penser que nous pouvons contrôler la situation. Rompons avec ce mensonge.
Nous pensons contrôler nos vies, nos relations, nos familles et les situations dans lesquelles nous avançons. Mais nous ne contrôlons rien. Ni le temps, ni l’espace. Croire l’inverse et un mensonge que nous nous faisons à nous même.
Nous ne pouvons que faire confiance à notre environnement, avec celles et ceux qui l’habitent, et être en relation, en prendre soin, vivre pleinement, attentivement, chaque moment qu’il nous est donner à vivre. Qu’il s’agisse de cultiver notre jardin ou d’habiter une foret pour la préserver, d’accompagner la circulation de savoirs, de se regrouper entre amitiés affinitaires pour penser et agir, de marcher pour faire connaitre et reconnaitre de grands projets inutiles, ou encore d’occuper une dernière fois avant la fin du monde, un centre commercial parisien, un grand axe de circulation routière…

Nous cherchons pour beaucoup d’entre nous, à gagner nos vies.
Alors que la vie est là. Il ne suffit qu’à la vivre.
Réhabilitons cette évidence.
Nos vies sont blessées par un lot de croyances toxiques qui nous éloigne du simple fait de la vivre. Elles sont blessées par les violences du monde, dévalorisées pas la compétition, détruite par le stress. Mais n’en faisons pas une lutte supplémentaire, réapproprionons nous nos vies.
Pour l’occasion, j’emprunte et me réapproprie les mots d’Émilie Hache tirés de son introduction au recueil de textes écoféministes « Reclaim », qu’elle a dirigé, et qui est édité par Cambourakis, en 2016 :

« Réhabiliter et se réapproprier quelque chose de détruit, de dévalorisé, et le modifier comme être modifier par cette réappropriation. Il n’y a ici, encore une fois, aucune idée de retour en arrière, mais bien plutôt celle de réparation, de régénération et d’invention, ici et maintenant. »

Ne nous laissons plus blesser par la peur ou le déni.
Embrassons-les.

Ce monde est violent, agressif.
La violence et l’agressivité sont une manière de dire que cela ne va pas. Quoiqu’on en pense, s’il y a crie, s’il y a violence, c’est parce qu’il y a malaise, c’est souvent pour que l’autre le prenne en compte, pour éloigner l’agressivité et la violence extérieure, pour se protéger d’elle. Parce qu’il est vital que l’on prenne soin.

Si notre époque, violente et agressive, si elle crie son mal-être, alors je veux être de celle et ceux qui en prennent soin, qui la protègent. Sans chercher à la changer, sans chercher à la juger, simplement l’embrasser.

(Je remercie Olivier Darné pour le titre de ce billet)

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