Civilisation judéo-chrétienne ou civilisation judéo-musulmane ?

L’antisémitisme qui s’exprime parfois dans le monde arabe est à bien des égards un produit d’importation venu d’Europe et qui s’est diffusé en même temps que progressaient les conquêtes coloniales. Durant la plus grande partie de leur histoire, les sociétés arabo-musulmanes n’ont pas exercé sur les juifs une violence aussi sanguinaire que celle qui s’est abattue sur les juifs d’Europe.

 

L’histoire de la Méditerranée et du Moyen-Orient a produit une authentique civilisation judéo-musulmane qui a bien plus de sens que l’hypothétique civilisation judéo-chrétienne à laquelle il est devenu courant, voire obsessionnelle, de se référer aujourd’hui. En effet, si dans le bassin méditerranéen antique, non pas une civilisation mais tout au moins une société ou mieux une « effervescence culturelle »[1] judéo-chrétienne s’est bien constituée, elle a rapidement disparu avec le triomphe du christianisme devenu religion d’empire. Ce dernier relégua dès lors le judaïsme rabbinique dans des périphéries ou dans des isolats. L’histoire de la chrétienté médiévale occidentale puis celle des Etats européens modernes a bien davantage été marquée par les persécutions dont les juifs furent victimes que par l’édification d’une « civilisation judéo-chrétienne ». Le génocide juif de la seconde guerre mondiale l’a tragiquement démontré. Il est aujourd’hui devenu courant d’accentuer les oppositions entre judaïsme et Islam et de les faire remonter à la nuit des temps. C’est pourtant oublier que du point de vue théologique, ces deux religions sont extrêmement proches et se sont sans doute réciproquement emprunté des composantes. On peut même raisonnablement penser que lorsque les premiers musulmans, venus du Hejjaz, sont partis à la conquête du Proche-Orient, ils ont été accueillis favorablement par des populations juives qui ne voyaient finalement pas bien ce qui différenciait leurs pratiques de celles de ces nouveaux arrivants qui, en outre, les débarrassaient de l’oppression de Byzance. Après tout, le strict monothéisme, une bonne part des prophéties, les interdits alimentaires ou la circoncision leur étaient communs et largement suffisants pour autoriser au moins une cohabitation et au plus des conversions rapides. Nulle part dans le monde arabo-musulman ne s’est répandue une judéophobie aussi rancunière et agressive que celle qui, dans le monde chrétien, voyaient dans les juifs les descendants des assassins du Christ. L’histoire des premiers temps de l’Islam rapporte bien entendu des affrontements violents. Ce fut notamment le cas lors de l’expédition menée du vivant du prophète Mahomet par les musulmans de Médine contre les juifs de l’oasis de Khaybar dont ils furent expropriés. Néanmoins, les rapports entre juifs et musulmans ne se sont pas uniquement exprimés sur le mode oppositionnel. Et lorsque ces oppositions éclataient, les raisons en étaient bien plus politiques ou économiques (telle la main mise sur les palmeraies de Khaybar) que strictement religieuses. Il est indéniable que le corpus législatif des textes médinois qui composent une partie du Coran porte l’influence de traditions héritées du judaïsme. Un texte ancien, parfois appelé « constitution de Médine », fait référence aux rapport entretenu avec les juifs de cette ville au tout début de l’Islam. Ce texte que la tradition musulmane a conservé, même si c’est sous une forme composite, est en réalité davantage un pacte écrit (sahîfa) qui vise à organiser la vie des différentes communautés de croyants dans la cité où Mahomet se réfugia au moment de l’Hégire (en 622). On y trouvait alors les partisans médinois du prophète de l’islam (ansâr), les compagnons « émigrés » qui quittèrent la Mecque avec lui (muhâjirûn) et les juifs. On peut y lire le passage suivant au premier paragraphe : « les Croyants et Soumis de Qoraysh (confédération tribale à laquelle appartenait Mahomet) et de Yathrîb (autre nom de Médine) et ceux qui les suivent se joignent à eux et luttent avec eux … forment une communauté (omma) unique, distincte des autres hommes », puis plus loin : « les Juifs forment une seule communauté avec les Croyants ». La sahîfa de Médine inclut ainsi les juifs dans l’Oumma qui regroupe tous ceux qui « présenteront un front uni vers l’extérieur »[2]. Le texte précise : « Ceux des Juifs qui nous suivent ont droit à notre aide est à notre appui tant qu’ils n’auront pas agi incorrectement contre nous ou n’auront pas prêté secours (à des ennemis) contre nous »[3]. A bien des égards, Mahomet se présente ici beaucoup plus comme un chef politique et militaire pragmatique que comme un exalté fanatique. En outre, son propre père avait créé de solides alliances commerciales et fraternelles avec des tribus juives de Yathrîb-Médine. Plusieurs textes se référant aux actes et aux paroles du prophète Mahomet évoquent des relations bienveillantes avec les juifs. Dans le recueil de hadiths appelé Sahih al-bukhari, on trouve un récit assez célèbre rapporté par Jâbir ibn Abdallah et Abderrahman ibn Abu Layla : Le prophète de l’islam est assis avec ses compagnons lorsque devant eux passe un convoi funèbre. Mahomet se lève alors en signe de respect. Ses compagnons l’imitent mais lui font remarquer que ce sont les funérailles d’un juif, ce à quoi il leur répond : « N’est-ce donc pas une âme ?»

 

 


[1] Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008

[2] Maxime Rodinson, Mahomet, Seuil, 1968

[3] Cité et traduit par Maxime Rodinson in Mahomet, op. cit.

 

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