Alain Finkielkraut et Georges Bensoussan : Ignares en territoires perdus de l’intelligence

Le 10 octobre 2015, Alain Finkielkraut recevait dans le studio de son émission Répliques (France- Culture) les historiens Patrick Weil et Georges Bensoussan, par ailleurs également rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah. Le débat allait prendre une tournure très désagréable en raison des propos tenus par ce dernier.

 

Au beau milieu de l'émission Répliques, face à un Patrick Weil sidéré et à un Alain Finkielkraut complaisant, Georges Bensoussan évoquait sans broncher une « réislamisation du pays » et pouvait affirmer : « Du Maroc à l’Irak, les juifs, et surtout au Proche-Orient, ont été progressivement exclus des sociétés d’origine », sans faire le moindre distinguo entre les différentes histoires des pays arabes confondus dans une seule et même sphère culturelle, sociale et politique. Un peu plus tard, il poursuivait : « Aujourd’hui (…) nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés », en somme une cinquième colonne ourdissant on ne sait quels projets de destruction nationale. Ce n’est pas terminé, laissons à nouveau parler Georges Bensoussan : « Sofiane Zitouni, professeur au lycée Averroès, qui a démissionné du lycée sous contrat de Lille, a dit que jamais en si peu de mois – quatre mois – il n’avait entendu autant de propos antisémites. Cet antisémitisme violent, viscéral que l’enquête Fondapol de Dominique Reynié a bien mis en évidence l’année dernière. On ne peut pas le laisser passer sous silence. Or, ça, c’est antinomique de la nation française. Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique et tu comme un secret. Un sociologue algérien, Smaïn Laacher, avec beaucoup de courage, vient de dire dans un film qui passera sur France 3 que c‘est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère ».

 

Quelques jours plus tard, en effet, le 22 octobre, le film Profs en territoire perdu de la République était diffusé par la chaîne France 3. Ce documentaire, réalisé par Georges Benayoun, reprend pour l’essentiel les thématiques du livre Les Territoires perdus de la République[1] dirigé par Georges Bensoussan. Dès les premières images du film, qui s’ouvre avec celles des frères Kouachi s’enfuyant des locaux de Charlie Hebdo, Georges Bensoussan déplore que l’on n’ait pas entendu les pronostics qu’annonçait son propre livre, « paru dans l’indifférence » dit la voix-off. Il était précédé par Smaïn Laacher qui fit d’emblée porter les causalités du massacre sur trois dispositifs : « La famille, les origines de la famille et les institutions scolaires ». La misère sociale, les discriminations qui en résultent doublées par celles qu’engendre la xénophobie ne sont ainsi nullement incriminées, tout serait porté par la culture familiale défaillante (maghrébine, cela va de soi) et par un système scolaire dépassé. Le film fonctionne essentiellement sur la base d’interviews en plans serrés sur des professeurs exerçant dans des collèges et des lycées de la banlieue parisienne « en grande partie fréquentés par des jeunes gens issus de l’immigration ». Particularité non négligeable : plusieurs d’entre eux ne sont autres que des co-auteurs du livre Les Territoires perdus de la République. On est souvent frappés par l’attitude de ces enseignants qui se montrent volontiers accusateurs à l’encontre de leurs propres élèves et passent tour à tour de la candeur confondante au mépris affiché : « Ils ne comprennent pas grand-chose » dit l’une d’entre eux, « Globalement, ils sont ignorants », « Ils confondent tout » ajoute un autre, ou encore « être Français, pour eux, ça veut juste dire : on peut aller au centre commercial s’acheter une paire de Nike alors qu’au bled, on n’en a pas » … Grosseambiance … Qu’en pensent les élèves ? Nous n’en saurons rien puisqu’aucun d’entre eux n’est interrogés, nous ne verrons de ces adolescents que de vagues silhouettes en survêtement, aux visages floutés, dissimulés derrière les grilles du collège ou du lycée, laissant présager par le langage de l’image un probable avenir derrière les barreaux d’un centre pénitentiaire. En plusieurs chapitres, ces jeunes-gens sont successivement décrits comme des fanatiques globalement arriérés, sexistes, homophobes et pour finir antisémites. Film simpliste, partial et grossier, Profs en territoires perdus de la République fleure bon le ressac de l’idéologie coloniale un peu comme si la perte de ces « territoires de la République » rappelait la perte des territoires de l’Empire français. La vision coloniale imprègne complètement la phrase que Georges Bensoussan fait dire au « sociologue algérien » (précision d’ailleurs inutile, Smaïn Laacher exerce à l’université de Strasbourg) : « dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère ».Cette métaphore de mauvais goût, jetant sur les mères arabes un œil suspect, fait quasiment de l’immigration un problème de santé public. Les femmes arabes contaminent leurs enfants par leur propre lait, elles propagent la « contagion arabe » comme l’écrivait Pierre Loti en parlant de la syphilis[2].

 

En regardant les images du film, après avoir subi les propos de Georges Bensoussan sur France-Culture, on est cependant surpris. En effet, à aucun moment Smaïn Laacher n’emploie cette expression. Que dit-il au cours de son interview dans le volet final « Antisémitisme » ? : « Cet antisémitisme, il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue, une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juifs, ça toutes les familles arabes le savent. » Les propos sont plus que maladroits et discutables. Un antisémitisme qui serait « naturellement » ceci ou cela ? Comme l’écrit Raphaël Liogier : « la rhétorique culturaliste reste sous-tendue par l’imaginaire biologique »[3]. Un emploi du qualificatif « juif » comme insulte qui serait le monopole des seules familles dites « arabes » ? Impossible d’y croire. Ce genre d’expression est aussi employé dans le creuset français, malheureusement depuis longtemps. Et il y a fort à parier qu’elle est rarement usitée dans un cadre familial. Quoi qu’il en soit, Smaïn Laacher n’utilise pas cette expression odieuse et sexiste de l’antisémitisme tété « avec le lait de la mère », elle est selon toute vraisemblance une création forgée par Georges Bensoussan lui-même.

 

Le 21 janvier dernier, sur France 2, au cours de l’émission Des Paroles et des Actes, Alain Finkielkraut citait à nouveau le « sociologue algérien »[4]. Cette dernière précision était toujours aussi inutile si ce n’est pour grossièrement donner une validité « ethnique » à des propos que l’intéressé n’a – encore une fois -  pas tenus. Monsieur Finkielkraut lui fait dire que « l’antisémitisme, il est comme l’air qu’on respire ». La phrase de Smaïn Laacher est en réalité la suivante : « L’environnement extérieur (…) dans ce que l’on appelle les ghettos, il est là, il est comme l’air qu’on respire. »[5] L’analyse de monsieur Laacher est toujours aussi critiquable à plus d’un titre, mais la manière frauduleuse de messieurs Bensoussan et Finkielkraut de retransmettre ses propos donne la mesure tant de leurs représentations mentales encombrées de clichés xénophobes que du sérieux de leur travail. Autrement dit, ce sont des intellectuels ignares et malhonnêtes.

 

Hasard de l’actualité, entre l’émission Répliques et la diffusion du film de Georges Benayoun sur France 3, la presse rapportait les propos tenus par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou devant le 37ème congrès sioniste mondial à Jérusalem le mardi 20 octobre 2015. Evoquant le mufti de Jérusalem al-Haj Amin al-Husseini et sa rencontre en Allemagne avec Adolf Hitler le 28 novembre 1941, Benyamin Nétanyahou déclara : « Il s’est envolé vers Berlin,Hitler ne voulait pas à l’époque exterminer les juifs, il voulait expulser les juifs. Et Haj Amin Al-Husseini est allé voir Hitler en disant : “Si vous les expulsez, ils viendront tous ici.” “Que dois-je faire d’eux ?”, demanda-t-il. Il a répondu : “Brûlez-les. ». Autrement dit, Adolf Hitler n’aurait été qu’un passif instrument entre les mains du machiavélique palestinien al-Husseini qui lui aurait soufflé l’idée de la solution finale. Cette déclaration relève bien entendu de la pure sottise. Plusieurs semaines avant l’entrevue d’Hitler avec le mufti de Jérusalem, plus de 30 000 juifs avaient été massacrés sur le site ukrainien de Babi Yar (comme le rappela Zehava Galon, cheffe du parti de gauche israélien Meretz). « Nétanyahou déteste tellement les Palestiniens qu’il est prêt à absoudre Hitler pour le meurtre de six millions de juifs » déclara à cette occasion Saëb Erakat, secrétaire général de l’OLP. Les propos du premier ministre israélien comme ceux de Georges Bensoussan ont pour point commun la volonté manifeste de procéder à une véritable révision de l’histoire en incriminant systématiquement les Arabes et en en faisant les propagateurs et les acteurs majeurs de l’antisémitisme. Le philosophe et talmudiste Ivan Segré l’a bien exprimé[6] : « D’éminents représentants d’institutions juives s’efforcent donc d’introduire dans l’esprit des gens l’idée que l’histoire de l’antisémitisme n’est pas principalement une histoire européenne, mais arabe. Si l’idée d’exterminer les juifs fut celle du grand Mufti de Jérusalem, et que les arabes tètent l’antisémitisme avec le lait de leur mère, on doit en effet conclure que l’antisémitisme européen est accidentel, par différence avec un antisémitisme arabe substantiel ».

 

La manœuvre dans laquelle s’inscrivent Georges Bensoussan et Alain Finkielkraut, nos Bouvard et Pécuchet islamophobes, s’appuie sur l’idée de faire oublier la profondeur de l’antisémitisme européen, son histoire longue sur le continent, afin d’en charger les Arabes et le monde musulman.

 

 

 

 


[1]Les Territoires perdus de la République, Emmanuel Brenner (pseudonyme de Georges Bensoussan) et alii,  Ed. Mille et une nuits, 2002

[2] Pierre Loti, Les trois dames de la Kasbah, 1884

[3] Raphaël Liogier, Le complexe de Suez, ed. Le bord de l’eau, 2015

[4] Le « philosophe » Finkielkraut, faisant preuve de son habituelle mise en scène narcissique hystérique, venait d’être pris à parti par une professeure d’anglais, Wiam Berhouma, l'accusant, à juste titre, d’alimenter l’islamophobie.

[5]Profs en territoires perdus de la République ? Réal. Geoges Benayoun, diffusé sur France 3 le 22 octobre 2015.

[6] Tribune publiée par Le Monde le 30 octobre 2015

 

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