Entre écrivains et cinéastes, des historiens en retard du présent

Contrairement aux écrivains et aux cinéastes, les historiens font souvent preuve d’une faible réactivité aux faits et aux évènements dont ils sont les témoins et qui sont pourtant la matière première de leur art.

Jack Beauregard face à la Horde sauvage, Mon nom est Personne, 1973 © Tonino Valerii Jack Beauregard face à la Horde sauvage, Mon nom est Personne, 1973 © Tonino Valerii

 Homo sum ; humani nihil a me alienum puto

Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger

Térence, Heautontimoroumenos

L’historien faiseur d’histoire

Un historien s’intéresse au passé. A la question « Qu’est-ce que l’histoire ? », n’importe qui répondra que c’est parler du passé. Les plus audacieux ajouteront : « D’ailleurs, si on pouvait parler d’autre chose … ». L’image du rat de bibliothèque épluchant des archives avec plus ou moins d’enthousiasme, à la manière du Roquentin imaginé par Sartre dans La Nausée n’aide pas à susciter un élan romantique. L’exercice de la lecture des livres ou des magazines d’histoire s’accompagne d’un imaginaire fait de fauteuils épais, d’intérieurs feutrés et d’odeurs de pantoufles. Le cinéma a permis à l’histoire de retrouver une dimension épique, héroïque et populaire. Il lui a donné une densité et a posé des visages d’acteurs et d’actrices sur les noms surgissant du passé. Lawrence d’Arabie a désormais le visage de Peter O’Toole, Cléopâtre celui d’Elizabeth Taylor, l’empereur Commode celui de Joachin Phoenix. Plus pénible, l’apprentissage de succession de dates, d’évènements ou de biographies constitue le rite initiatique du métier d’historien ou de professeur d’histoire. A l’issue de ce rite seront accordés les diplômes nécessaires à une validation. Pour paraphraser Ernest Gellner, si le professeur est à l’époque contemporaine ce que le bourreau fut aux sociétés anciennes, le diplôme fait office de guillotine[1]. L’historien retranscrit l’histoire, il en est le spécialiste et le réceptacle. A la manière de la pythie de l’oracle de Delphes, mais dans un sens inversé, le passé parle par sa bouche. Si l’on traduit le mot historien en espagnol, il faut changer de suffixe. L’historien devient un historiador, un « historieur », autrement dit un « faiseur d’histoire ». De passif, il devient actif car l’historien sous sa version espagnole est davantage un artisan qu’une pythie. Cette représentation du métier d’historien est certainement la plus proche de la réalité, en ce sens elle le rapproche de l’écrivain ou du cinéaste. L’historien se perçoit pourtant lui-même comme un scientifique. Il y a fort à parier qu’un esprit cartésien tendra à considérer la création littéraire ou cinématographique comme « pas sérieuse » au regard de la production historique. Des expressions aussi courantes que « tout ça, c’est du cinéma » ou « tout le reste n’est que littérature » sont là pour nous le rappeler. L’histoire, c’est quelque chose de sérieux, de validé, d’agréé. Ainsi la vérité est-elle toujours historique, jamais littéraire, jamais cinématographique. L’historien est un être objectif, sa discipline doit refléter la réalité sans être déformée par sa subjectivité ou son parti pris.

Mon Nom est Personne

Le cinéma nous a offert une magnifique métaphore de l’historien dont le nom est … Personne. Western italien dit « spaghetti », Mon nom est Personne fut réalisé en 1973 par Tonino Valerii et produit par Sergio Leone qui participa également à l’écriture du scénario ainsi qu’à une part non négligeable du tournage. L’action se déroule en 1899, dernière année du XIXème siècle, année de fin de la conquête de l’ouest et de ses héros. Terence Hill y est Personne, jeune-homme astucieux poursuivant l’homme qu’il admire depuis son enfance, Jack Beauregard, tueur redoutable mais vieillissant, incarné par un Henry Fonda contraint de chausser de petites lunettes rondes pour viser juste. L’obsession de Personne est de mettre en scène les derniers jours de Jack Beauregard afin de lui faire quitter le monde en beauté. « Tu entreras dans les livres d’histoire » répète Personne à Beauregard en organisant pour lui un ultime exploit, celui de le faire combattre seul contre les « cent cinquante enfants de putains » qui composent la Horde sauvage, le tout sur fond d’une Chevauchée des Walkyries réorchestrée par Ennio Moricone. Du très grand spectacle. Tant par sa capacité à mettre en scène son personnage, souvent contre son gré et en s’attirant ses menaces, que par celle de mimer le retrait et de ne jamais dévoiler son nom, c’est-à-dire sa subjectivité, j’ai toujours pensé que l’historien, loin d’être un scientifique, était avant tout Personne. Benedetto Croce nous a appris qu’il n’y a d’histoire que contemporaine. Au sujet de l’histoire et des faits qui la composent, il écrivait en 1938 que : « celle-ci est toujours en réalité une histoire qui se réfère au besoin et à la situation présente, dans laquelle ces faits propagent leur vibration »[2]. L’histoire et les historiens ne nous parlent en définitive que du présent, du regard que le présent porte sur le passé et des conséquences du présent sur le passé. L’historien dispose des outils et des méthodes de l’enquêteur pour regarder le passé mais ces mêmes outils et ces mêmes méthodes appartiennent au présent et ne permettent d’exprimer que ce qui se déroule dans le présent. C’est exactement ce que faisait Hérodote, dans son Historia. Le « Père de l’histoire » y décrit au moins autant, voire davantage, le présent des Perses, des Nubiens ou des Egyptiens, que leur passé. Mon point de vue est que, contrairement aux écrivains et aux cinéastes, les historiens font souvent preuve d’une faible réactivité aux faits et aux évènements dont ils sont les témoins et qui sont pourtant la matière première de leur art. Que saurions nous du XIXème siècle en ne lisant que des historiens ? En se passant de Balzac ou de Flaubert ? Que saurions-nous de la première guerre mondiale en ne comptant que sur les historiens ? Sans Céline, sans Barbusse ou sans Rilke ? On peut compter sur les historiens pour tenter d’« objectiviser » leur lacune et expliquer ce retard par un souci de distance. C’est pour moi un alibi et j’y vois davantage les effets d’une certaine couardise et d’un authentique conformisme.

Vichy et l’Occupation :

Quand les cinéastes allaient là où les historiens s’absentaient

A partir de la seconde moitié du XXème siècle, la démocratisation de l’école, du cinéma puis de la télévision font de l’institution scolaire et de l’image filmée les deux agents de constitution d’une culture commune[3]. C’est au cinéaste franco-américain Marcel Ophüls que l’on doit d’avoir abordé de manière frontale la question de l’occupation et du régime de Vichy. Ophüls réalisa Le chagrin et la pitié en 1969[4], ce film de près de quatre heures était initialement destiné à être diffusé sur l’une des deux chaînes de la télévision nationale. Simone Veil, alors membre du Conseil d’Administration de l’ORTF, s’était vigoureusement opposé à l’achat du film. Ce n’est donc qu’en 1971 que le film sortit en France au cinéma, dans des salles parisiennes confidentielles. Tandis que seul un public limité à celui du Quartier Latin avait pu visionner le film en France, celui-ci connaissait un fulgurant succès à l’étranger, et notamment aux Etats-Unis. Simone Veil expliquait, non sans contradiction, sa position en 2008 dans le journal L’Express : « Vingt ans plus tard, la jeune génération a remis en question la version officielle, trop belle, de l'Histoire. Une évolution que le film Le chagrin et la pitié, de Marcel Ophüls, illustre bien : il présente comme un exemple de collaboration la ville de Clermont-Ferrand, qui a pourtant compté beaucoup de résistants, notamment étudiants. Bref, tous les Français auraient été des salauds ! A l'époque, je me suis bagarrée, avec succès, pour que l'ORTF [le service public alors chargé de l'audiovisuel] n'achète pas ce documentaire que je trouvais injuste et partisan »[5]. Simone Veil était une femme trop intelligente pour croire que si le film était partisan, il n’en était pas pour autant injuste. Il donnait la parole aux résistants auvergnats, comme ceux du Mont-Mouchet, dirigés par Emile Coulaudon, dit « Colonel Gaspard », interviewé par Ophüls. Il recueillait l’émouvant témoignage des frères Grave, agriculteurs près de Riom, résistants antinazis et socialistes, déportés à Buchenwald, sans haine à l’égard des Allemands et rappelant qu’ils furent considérés comme des voyous dans le pays lorsqu’ils prirent le maquis. Il était loin de ne montrer qu’une France de lâches. Elle-même rescapée d’Auschwitz, Simone Veil avait sans doute, comme beaucoup de survivants, la volonté de ne pas revenir sur un passé si douloureux. Elle était également mue par la préoccupation de bon nombre de politiques de l’époque qui souhaitaient préserver l’image d’une France résistante. Pourtant Ophüls fit un film sur le conformisme et non sur la lâcheté. Il rompit avec l’unanimisme d’une France telle qu’elle était représentée par les mythologies gaulliste et communiste, et c’est certainement ce qui lui fut reproché. Le film pointait des dirigeants français, leur maladresse, leurs regrets, leurs hésitations voire leur carriérisme sans scrupules. Il présentait aussi d’anciens cadres de Vichy devenus de tranquilles notables de province, tel que Georges Lamirand, maire de La Bourboule en 1969, nommé secrétaire d’Etat à la jeunesse par Pétain de 1940 à 1943 et toujours maréchaliste devant la caméra d’Ophüls. Les interventions en français d’Anthony Eden, ancien ministre du Foreign Office, rappelaient le rôle de la Grande-Bretagne dans la libération de la France. Elles offraient un démenti au discours de de Gaulle à l’Hôtel de Ville de Paris le 15 août 1944, selon lequel Paris fut « libéré par lui-même, libéré par son peuple, avec le concours de la France toute entière (…) ». Celles de l’agent de renseignement britannique Denis Drake allaient dans le même sens et étaient d’autant plus courageuses qu’il avouait face caméra sa reconnaissance envers les cheminots et les ouvriers qui lui avaient porté assistance, sa méfiance envers la bourgeoisie française[6] ainsi que son homosexualité et son histoire d’amour avec un officier de la Wehrmacht. Interrogé à la télévision en 1973, le président de l’ORTF Arthur Conte réitéra sa réserve à l’égard de la diffusion du film au nom du respect dû aux familles, incluant celle de Pierre Laval[7]. Le documentaire ne passa finalement pour la première fois à la télévision française qu’en 1981. Il est certes nécessaire de déplorer la censure exercée par les politiques et les administrateurs, mais cette démarche serait malhonnête si l’on omettait le rôle tenu par les historiens de l’époque. Car le film d’Ophüls fut aussi un cinglant camouflet envers leur travail, ou plutôt envers l’absence de leur travail et de leur responsabilité. Si l’on peut comprendre, sinon admettre, la volonté pacificatrice des politiques dans leur aptitude à construire un consensus, on ne peut pas l’accepter de la part d’historiens. Il fallut attendre 1973 et la publication en France du livre de l’historien américain Robert Paxton La France de Vichy[8] pour porter un regard lucide et sérieux sur la question de l’occupation, encore que ce ne soit que plusieurs années plus tard que ce livre eut un réel retentissement. La rancune des historiens envers le film d’Ophüls est encore palpable. Même Marc Ferro, pourtant reconnaissant envers les qualités du film, se fait caricatural en écrivant qu’il « substitue le mythe de la lâcheté à celui de l’héroïsme »[9]. Quant à Pierre Laborie, il publia en 2011 un livre à charge, Le chagrin et le venin[10] et n’hésita pas à employer le terme de « vulgate » propagatrice d’idées reçues pour désigner le contenu du film d’Ophüls. En 1976, trois ans après la publication du livre de Paxton, Joseph Losey réalisait Monsieur Klein, interprété et co-produit par Alain Delon. Alors que la plupart des historiens français n’y portaient toujours aucune attention, Losey y abordait le thème de la Rafle du Vél-d’Hiv et du rôle que tint la police française sous l’occupation[11]. Un lien organique semble lier les deux films car Ophüls reconnut dans le nom porté par le personnage central du film de Losey un hommage ou une référence au Chagrin et la pitié. Dans une séquence de son film, Ophüls s’entretenait en effet avec le négociant en mercerie clermontois Marius Klein qui fit paraître en 1940 une annonce à sa clientèle afin d’indiquer qu’il était français de vieille souche, et non juif ainsi que son nom pourrait le laisser penser.

La guerre d’Algérie : l’histoire désertée

Dans La gangrène et l’oubli[12] dont le titre est une forme de double hommage à Ophüls et aux Editions de Minuit[13], Benjamin Stora notait une abondance de la production littéraire et cinématographique sur la guerre d’Algérie. On ne peut guère parler d’absence à ce sujet. En revanche, deux facteurs ont fortement entravé ces productions et leur distribution. Le premier fut la censure, le second fut le retard flagrant des historiens contemporains du conflit dans le processus de production et d’analyse d’une situation. Très tôt, pendant le conflit, une littérature traitant de manière critique de la guerre d’Algérie, dévoilant les exactions qui y furent commises par l’armée française et témoignant des pratiques de tortures fit l’objet de publications. Au cœur de cette production, il y eut une maison d’édition, Les Editions de Minuit, et la ténacité de son directeur, Jérôme Lindon, qui s’acharna à éditer des ouvrages régulièrement censurés et saisis. Pas moins de vingt-trois ouvrages sur l’Algérie, et notamment sur la torture, furent publiés entre 1957 et 1962, parmi lesquels La Question de Henri Alleg, sorti en 1957 pour être immédiatement saisie. En 1960, Jérôme Lindon édita Le désert à l’aube[14], émouvant récit de Noël Favrelière racontant sa désertion et son évasion avec le prisonnier algérien qu’il avait libéré. Le livre de Favrelière fut saisi puis interdit de diffusion à peine une semaine après sa publication. Quant à Jérôme Lindon lui-même, il fit l’objet d’une condamnation pour incitation à la désobéissance en 1961[15]. L’attentisme des principaux historiens français de l’époque laisse pour le moins perplexe. Fernand Braudel, qui connaissait bien l’Algérie, pour y avoir vécu et enseigné, à Constantine puis à Alger, de 1923 à 1932, ne dit pas un mot pendant tout le conflit. Il y eut cependant de notables exceptions, parmi lesquelles celle d’Henri-Irénée Marrou qui dénonça publiquement l’usage de la torture, ce qui lui valut une perquisition à son domicile en avril 1956[16]. L’engagement de Pierre Vidal-Naquet fut lui aussi remarquable. Il mit ses méthodes d’enquêtes historiques au service du présent et de ce qu’il contenait d’insupportable, en particulier la torture que son propre père avait subie de la part de la Gestapo. L’Affaire Audin[17] publié en 1958 reprend point par point les éléments de l’enquête sur la disparition de Maurice Audin[18]. Ce fut le premier livre publié par cet historien de l’Antiquité de vint-huit ans, avant même que ne fut édité son premier livre d’histoire grecque[19]. Son ami de lycée, le tout jeune professeur d’histoire Robert Bonnaud l’avait précédé en publiant dans la revue Esprit[20] d’avril 1957 son témoignage d’appelé dans les Nementchas[21]. Communiste, Bonnaud se montrait très critiques à l’encontre de l’orientation du Parti auquel il reprochait le vote des pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet, la tiédeur à défendre l’indépendance algérienne mais aussi les pressions exercées sur les militants afin de leur faire accepter sans broncher l’ordre de mobilisation[22]. Non seulement Bonnaud décrivit la brutalité des méthodes de l’armée mais il entrevit également la violence des conséquences qu’elles auront sur les générations d’appelés une fois revenue à la vie civile[23]. Si Marrou, Vidal-Naquet et Bonnaud ont contribué à sauver l’honneur de leur corporation, cette dernière ne fut pas d’emblée reconnaissante envers des historiens qu’elle préféra voir comme des militants, leur reprochant l’abandon de la sainte neutralité. La guerre d’Algérie a également fait l’objet d’une production cinématographique qui fut loin d’être négligeable tout en se heurtant elle aussi à des interdits constants. En 1960 Jean-Luc Godard tourna Le petit soldat qui, soumis à la censure, ne sortira qu’en 1963 en France. En 1961, Jacques Panijel tourna dans la clandestinité Octobre à Paris. Le film s’appuie sur des entretiens avec des manifestants algériens ayant participé à la manifestation du 17 octobre 1961, terminée en ratonnade au cours de laquelle des Algériens furent tués par des policiers. Sorti en 1962, il fut immédiatement interdit et ne fit l’objet que de projections clandestines. Ce n’est qu’en 1973 qu’il obtiendra un visa d’exploitation mais ne sera pas projeté en salles. En 1966 fut réalisé La bataille d’Alger par le cinéaste italien Gillo Pontecorvo, Lion d’Or à la Mostra de Venise la même année et, une fois de plus, interdit en France. Il sera projeté de manière très confidentielle dans quelques salles en 1971, mais ce n’est qu’à la toute fin des années quatre-vingt-dix que le film connaitra une renaissance avec sa sortie en dvd en France. En 1971, René Vautier réalisa Avoir vingt ans dans les Aurès[24]. Celui qui put s’honorer du titre de cinéaste le plus censuré de France eut d’énormes difficultés pour faire distribuer son film et obtenir un visa d’exploitation. Il reçut malgré tout le prix de la critique à Cannes en 1972[25]. L’année suivante, Yves Boisset réalisait R.A.S. dont le financement fut bloqué à trois reprises et le tournage maintes fois perturbé. On peut énumérer à l’envi les difficultés rencontrées par les écrivains et par les cinéastes afin d’aborder de manière critique la guerre d’Algérie. Leur audace et leur entêtement mettent davantage en relief la frilosité des historiens. Le premier grand livre écrit sur la guerre d’Algérie fut l’œuvre d’un journaliste, Yves Courrière[26]. En 1977, c’est bien un historien, mais britannique, Alistair Horne, qui publiera A savage war of peace[27]. Il ne sera traduit et publié en français qu’en 1980, sous le titre au demeurant adouci d’Histoire de la guerre d’Algérie, livre encore souvent ignoré voire méprisé par les historiens français. Le massacre perpétré à Paris le 17 octobre 1961 par la police française de manifestants algériens, sous la responsabilité du préfet Maurice Papon, saisit lui aussi par l’absence d’intérêt qu’il suscita chez les historiens. Sa mise hors de l’oubli et sa condamnation furent le fait d’un cinéaste, Jacques Panijel, médecin immunologiste de profession, réalisateur d’Octobre à Paris, d’un romancier, Didier Daeninckx, auteur du polar Meurtres pour Mémoire[28] publié à la fin de l’année 1983, et d’un historien autodidacte, Jean-Luc Einaudi, alors éducateur auprès de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, auteur en 1991 du troublant livre La bataille de Paris – 17 octobre 1961[29]. Autrement dit, aucun historien agréé ne prit la peine de travailler sur un évènement d’autant plus important qu’il eut lieu en plein Paris et impliquait un haut fonctionnaire, Maurice Papon, également compromis dans la déportation de juifs sous l’occupation. Depuis, les travaux de Benjamin Stora et d’autres ont certes suscité un intérêt renouvelé d’historiens pour l’Algérie en guerre, mais cela ne rend qu’encore plus assourdissant le silence des historiens de la génération précédente. La place que prend le politique et l’Etat dans ce dispositif mémoriel et historique est aussi à examiner. On ne peut qu’être surpris de constater qu’un vote de l’Assemblée Nationale soit nécessaire pour reconnaître l’expression « Guerre d’Algérie » et l’officialiser, comme ce fut le cas en juin 1999. Le terme était pourtant employé et faisait l’objet de titre de livres – à commencer par celui d’Yves Courrière[30]. Cette guerre avait ses anciens combattants, ses victimes, ses morts et ses témoins et n’avait bien entendu pas attendu un avis de l’Assemblée Nationale. Qu’un point d’histoire soit déterminé par le vote d’une loi reste un trait spécifique du rapport de la France avec son passé comme avec son présent.

Un historien ne peut se contenter d’être un réciteur de dates à la mémoire hypertrophiée. Cette qualité ne lui permettrait au mieux que de s’inscrire à un jeu télévisé ou d’épater son entourage. L’engagement dans le siècle, l’abandon des oripeaux de la neutralité et l’inscription dans la politique sont au cœur de la responsabilité d’un historien à qui rien de ce qui est humain ne saurait être étranger.

 

Julien Lacassagne

 

 

[1] « A la base de l’ordre social moderne se trouve non le bourreau mais le professeur. Ce n’est pas la guillotine mais le (bien nommé) doctorat d’Etat qui est l’instrument principal et le symbole essentiel du pouvoir d’Etat. Le monopole de l’éducation légitime est maintenant plus important et plus décisif que le monopole de la violence légitime », Ernest Gellner, Nations et nationalisme, 1983 (Ed. française Payot, 1999)

[2] Benedetto Croce, La storia come pensiero e come azione, Bari, 1938.

[3] Voir Shlomo Sand, Le XXème siècle à l’écran, Le Seuil, 2004.

[4] Marcel Ophüls, Le chagrin et la pitié, chronique d’une ville française sous l’occupation, 1969

[5] Entretien pour le journal L’Express du 27 février 2008.

[6] « La bourgeoisie …Très neutre, je dois dire, on ne m’a pas aidé énormément », Denis Drake interviewé par Ophüls.

[7] « Quand j’ai vu que dans ce film, on touchait à l’honneur, à la dignité et même au souvenir de certaines familles, c’est ce qui m’a le plus rétracté. », Journal télévisé de l’ORTF du 3 janvier 1973, réponse aux questions du journaliste François Brigneau.

[8] Robert Paxton, La France de Vichy, Le Seuil, 1973.

[9] Marc Ferro, Cinéma, une vision de l’histoire. Editions du Chêne, 2003, cité dans l’article Le chagrin et la pitié, de la censure au procès des historiens, Equinoxe, Agoravox, 2 janvier 2010.

[10] Pierre Laborie, Le chagrin et le venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Bayard, 2011.

[11] Sur les questions liées au travail des historiens et à celui des cinéastes voir les deux livres de Shlomo Sand Le XXème siècle à l’écran, ibid, ainsi que Crépuscule de l’histoire, Flammarion 2015, en particulier le chapitre Echapper à la politique ?

[12] Benjamin Stora, La gangrène et l’oubli, La Découverte, 1992 (rééd. 2004).

[13] Sous le titre La gangrène, les Editions de Minuit publièrent en 1959 un recueil de témoignages de cinq détenus algériens affirmant avoir été torturés dans les locaux parisiens de la DST en décembre 1958. Le livre fut immédiatement saisi.

[14] Noël Favrelière, Le désert à l’aube, Editions de Minuit, 1960.

[15] Voir Anne Simonin, Le droit de désobéissance. Les Editions de Minuit en guerre d’Algérie, Editions de Minuit, 2012.

[16] Perquisition au domicile du professeur Henri Marrou en raison de l’article publié dans « Le Monde » du 5 avril, Le Monde, 11 avril 1956.

[17] Pierre Vidal Naquet, L’Affaire Audin, Editions de Minuit, 1958.

[18]  Le jeune professeur de mathématiques à l’université d’Alger Maurice Audin, communiste et indépendantiste fut enlevé par les parachutistes français en juin 1957. Le livre de Vidal-Naquet contredit l’argument développé par l’armée qui expliquait sa disparition par l’évasion de celui qui, très certainement, ne survécut pas aux sévices perpétrés par ses tortionnaires.

[19] Voir Pauline Schmitt-Pantel, Pierre Vidal-Naquet, historien engagé. Autour de L’affaire Audin, Anabases, 15, 2012.

[20] C’est sur les conseils de Pierre Vidal-Naquet que Robert Bonnaud fit publier ce premier article dans la revue Esprit.

[21] Robert Bonnaud, La paix des Nementchas, Esprit, avril 1957. Une compilation des textes de Robert Bonnaud sera publiée en 1962 par les Editions de Minuit sous le titre Itinéraire.

[22] Dans La paix des Nementchas, Robert Bonnaud se souvenait d’un de ses camarades morts au combat « Armando, un Cannois communisant qui avait fait le projet de déserter en Italie au moment du rappel et que les conseils lénifiants de militants locaux avaient découragé : “ Tu verras, Guy Mollet a promis, dans deux mois la paix est faite ; d’ailleurs tu seras plus utile dans l’armée …’’ ».

[23] En cela, Robert Bonnaud fut un précurseur qui anticipa de plusieurs décennies le concept de brutalisation des sociétés que les historiens de la première guerre mondiale développèrent dans les années 90 à la suite de George L. Mosse.

[24] Le film de René Vautier reprenait en partie la trame du livre de Noël Favrelière, Le désert à l’aube.

[25] En 1973 Vautier entamera une grève de la faim de trente-et-un jours suite au refus d’attribuer un visa au film de Jacques Panijel, Octobre à Paris, tourné onze ans plus tôt.

[26] Yves Courrière, Les Fils de la Toussaint, Fayard, 1968, suivis de Le Temps de Léopards en 1969, L’Heure des Colonels en 1970 et Les Feux du Désespoir en 1971.

[27] Alistair Horne, A savage war of peace. Algeria 1954-1962, New York Review Book, 2012 (rééd.)

[28] Didier Daeninckx, Meurtres pour mémoire, Gallimard-Série Noire, décembre 1983.

[29] Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris – 17 octobre 1961, Le Seuil, 1991.

[30] Bien avant 1999, la maison Robert Laffont avait réédité dans la collection Bouquins, sous le titre La Guerre d’Algérie, les quatre tomes publiés par Yves Courrière.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.