Comment le gouvernement Hollande-Valls a soufflé sur les braises du Front National

La critique légitime de la montée du Front National ne doit pas être une occasion supplémentaire de déclarer la « guerre aux pauvres ». Elle ne saurait surtout exonérer les responsabilités du gouvernement Hollande-Valls qui, en instillant sous couvert de laïcité repli patriotique, harcèlements des minorités et xénophobie, a favorisé l’ascension du parti de Marine Le Pen.

The devil can cite the Scripture for his purpose[1]

William Shakespeare, 1597

 

« C’est facile pour toi ! Tu vis rue Trachel ! » …

 « C’est facile pour toi ! Tu vis rue Trachel ! » … Pour qui n’est pas Niçois, cette phrase est incompréhensible. Je l’ai reçu, le 9 mai dernier, d’un ami dont je tentais vainement d’apaiser les inquiétudes après que, dans sa commune de l’arrière-pays, le Front National avait atteint des scores record (plus de 63% des voix au deuxième tour).  A Nice, la rue Trachel jouit depuis longtemps d’une réputation déplorable. Derrière la gare, on y installe des chaises sur le trottoir pour discuter. On s’y fait couper les cheveux dans des salons de coiffure tunisien et cap-verdien, on va chez le boucher marocain et on se rassemble entre copains au pied des immeubles. Tout le monde se connait, ne serait-ce que de vue. Pour certains, traverser la rue Trachel est une aventure. Ils ont tort. C’est juste une rue, mais quand on s’y installe on a vite la fierté d’en être.  C’est la première fois que j’entendais dire que vivre dans une rue « populaire » me tenait éloigné des réalités. On reproche habituellement à son interlocuteur de ne pas être en phase avec la réalité faute de la connaître « de l’intérieur ». « T’y vis pas, toi, dans les « quartiers ! », « Tu dirais pas la même chose si t’y vivais ! » Etc … Ainsi assomme-t-on l’adversaire et il n’est généralement même pas nécessaire de préciser de quels « quartiers » il s’agit, l’usage du pluriel suffit. Les « quartiers » nourrissent les imaginaires en les peuplant de scènes de violence. On sait qu’un Eric Zemmour assure l’essentiel de la défense de son argumentaire maigrelet en rappelant qu’il en vient, lui, des « quartiers » … Au temps où ils étaient encore des espaces d’intégration, dans une France fantasmée dont les paysages urbains ressemblent aux décors de cinéma d’Amélie Poulain ou des Choriste. Trachel n’est pas un quartier, c’est juste une rue, un downtown en plein centre-ville, mais avec la remarque de mon ami, le dispositif argumentatif change, il est inversé. C’est à cause de lui que j’ai un peu réfléchi à ce qui venait d’arriver. Dans les vallées de l’arrière-pays niçois, la criminalité est anecdotique et ne peut expliquer le sentiment d’une insécurité objective. Celle où vit mon ami est une ancienne « vallée rouge » où le parti communiste s’était anciennement implanté. Le spectre de Virgile Barrel hante encore le pays. Il a raison d’être préoccupé par les scores du FN dans sa vallée, lui dont la porte a été vandalisée entre les deux tours suite à une interview qu’il a accordée et qui a manifestement déplu aux électeurs locaux du parti de Marine Le Pen. Dans la rue Trachel, un tel acte de malveillance semble impensable et, de ce point de vue, mon ami a aussi raison d’envier mon sort[2].Si le vote pour le FN m’écœure, je ne peux pour autant me résoudre à tirer de ces résultats une légitimité à condamner une population qui vote mal, pense mal, et ne serait au fond capable que de rejet, de repli et de xénophobie. Je n’ai jamais pris pour habitude, lorsqu’un problème politique se pose, de toiser les mauvais électeurs. Dans cet ancien bastion communiste, qu’est-ce qui peut bien expliquer les forts taux du FN ? Qui sont donc les provocateurs de malaise social qui touche tant les habitants de nos vallées et en définitive de toute la France et éveille leurs inquiétudes ?  Pour l’expliquer, mon regard s’est dirigé au-dessus car je ne peux m’empêcher de voir ici l’œuvre conjointe d’une presse anxiogène et d’un gouvernement Hollande-Valls qui n’a eu de cesse d’animer crainte de l’avenir, patriotisme béat et stigmatisation de minorités expiatoires. Pendant leur mandat, Hollande et Valls sont parvenus à réunir toutes les conditions ayant permis à Marine Le Pen de se maintenir au second tour et d’enregistrer un score supérieur à 30% au second. En entretenant un climat de suspicion à l’encontre des musulmans, en instituant une laïcité devenue religion officielle d’un Etat où elle n’est nullement menacée, ou en menant une impitoyable chasse aux réfugiés, ils n’ont cessé de souffler sur les braises d’un feu avec lequel ils ont trop longtemps joué. Faute de pouvoir résoudre crise, chômage ou inflation, ils ont eu à cœur de détourner les colères en direction, tour à tour, des Roms, des musulmans, des Britanniques en voie de brexit ou bien encore des réfugiés. En mars 2016, non sans indécence, Emmanuel Macron avait lui aussi joué à ce jeu en prévenant Londres que la France ne retiendrait pas les migrants de Calais en cas de brexit. En nourrissant copieusement les thèmes favoris du Front National, ils ont permis à Marine Le Pen de tenir son rôle dans l’establishment français : celle d’épouvantail permettant in fine l’élection d’Emmanuel Macron. Jeu dangereux mais efficace.

« Le projet que je propose au pays n’est pas un projet socialiste » (Lionel Jospin, 21 février 2002)

Après les résultats, nous avons tous pensé à l’année présidentielle 2002, au 16,8% de Jean-Marie Le Pen au premier tour et à son face à face avec Jacques Chirac au second.Un récit rétrospectif a tendance à faire de la période du gouvernement Jospin qui précéda le choc du « 21 avril » une sorte de dernier âge d’or du socialisme au pouvoir. Cette mythologie est encore alimentée par l’essentiel de la gauche y compris Jean-Luc Mélenchon, ancien secrétaire d’Etat de ce même gouvernement. A en croire cette gauche, Lionel Jospin et son équipe furent des incompris, injustement sanctionnés par les urnes. Au cours de la dernière cohabitation, le gouvernement Jospin a pourtant multiplié les manœuvres suscitant déception et rancœur à son encontre.A l’Université comme dans l’Education nationale, on se souvient du rôle que tint le ministre Claude Allègre. Ami personnel de Lionel Jospin, vulgarisateur scientifique médiocre mais authentique bureaucrate au sein du CNRS, du PS et du cabinet Jospin dès 1986, il entreprit une politique destructrice (pudiquement abritée sous le terme de « réforme ») à l’université. En engageant la « réforme LMD » il vida de leurs valeurs les premières années universitaires. Le 24 juin 1997, sa fameuse saillie « Il faut dégraisser le mammouth » fut le prélude à une baisse drastiques des postes d’enseignants, bassin électoral de la gauche. Il se distingua également par des provocations savamment distillées, y compris en y incorporant des contre-vérités, dont l’annonce de chiffres de taux d’absentéisme falsifiés chez les enseignants (12% annoncés au lieu de 7%). Dans les transports, c’est sous l’autorité du ministre communiste de tutelle Jean-Claude Gayssot que fut créé le Réseau Ferré Français en 1997, par scission de la SNCF, préparant la mise en concurrence et la privatisation des services sur les lignes. On sait en outre qu’il y eut davantage de privatisations (ou « ouvertures de capital ») sous le gouvernement Jospin que sous le gouvernement de droite précédent. Si on observa une baisse du chômage, elle s’appuyait sur une précarisation de l’emploi et sur la mise en œuvre de mesures cosmétiques et compresseurs de statuts telles que les emplois-jeunes. On n’oubliera pas non plus que la loi Aubry sur les 35 heures fut contrebalancée par une plus importante « flexibilité » de l’emploi – autrement dit une fragilité des statuts des salariés – et une annualisation du temps de travail. En matière de politique étrangère, Lionel Jospin eut encore l’art de pratiquer les oxymores politiques en critiquant les relations franco-africaines sous François Mitterrand tout en nommant Hubert Védrine au Quai d’Orsay. S’ajoutent à sa période aux affaires des vagues de licenciements économiques chez Danone, Lu et Moulinex … En conséquence de cause, non seulement il fallut constater un reflux de la gauche, mais aussi et surtout un déboussolement politique et un fort ressentiment qui nourrit le FN.La question du socialisme allait être soulevée au grand jour au moment de la campagne présidentielle de 2002. Le 21 février, à David Pujadas qui lui demandait s’il se situait dans le courant d’une gauche « moderne » incarnée par Gherard Schröder et Tony Blair, Lionel Jospin répondit candidement : « Je suis socialiste d’inspiration, mais le projet que je propose au pays n’est pas un projet socialiste ». C’en était finies de la lutte des classes et autres vieilleries, il fallait s’adapter à l’ordre établi – pour reprendre l’expression de François Mitterrand au congrès d’Epinay. Tandis que Lionel Jospin se repentait, l’instrumentalisation du thème de l’insécurité grossissait au cœur de la campagne de 2002, avec les chiraquiens aux commandes. L’affaire « Paul Voise » à trois jours du premier tour en fut l’expression la plus achevée. Les images transmises sur les grandes chaînes de télévision de ce retraité en larmes, au visage tuméfié et dont le taudis aurait été incendié par ses jeunes agresseurs eurent un impact émotionnel fort que la droite n’hésita pas à exploiter afin de démontrer la nécessité d’en finir avec le « laxisme » de la gauche. L’affaire Voise n’aboutit à aucune condamnation et continue de susciter bien des interrogations. 

Avec des amis pareils, on n’a pas besoin d’ennemis

En politique, si les mêmes causes ne provoquent pas toujours les mêmes effets, il n’en demeure pas moins que les effets ont des causes.Démission de la gauche et surexploitation de thèmes ultra-réactionnaires, telle semble être la recette des succès électoraux du Front National. En 2002, la gauche et la droite s’étaient plutôt bien réparti les rôles dans ce dispositif. A Jospin la démission finalement assumée d’avec le socialisme, à Chirac le thème de l’insécurité. En 2017, la gauche seule exerce ses deux fonctions. Hollande et Valls assurèrent pleinement les deux à la fois, tandis que la droite était quasi-absente pour cause d’affaires. Autrement dit, aux yeux des électeurs traditionnels de la gauche s’est alors matérialisé l’adage qui veut qu’avec des amis pareils, on n’a pas besoin d’ennemis. En effet, la désorientation politique s’est amplifiée au cours du mandat de François Hollande. Manuel Valls s’est ainsi fait le champion des déclarations à caractère xénophobe. Clone politique de Nicolas Sarkozy, ses sorties contre les Roms après sa nomination place Beauvau en 2013 furent des reprises du discours de Nicolas Sarkozy de 2010 à Grenoble. Valls voyait alors quelques 15 000 Roms « à l’origine de problèmes qui prennent parfois des formes inquiétantes » et en concluait qu’ils avaient « vocation à rentrer en Roumaine ou en Bulgarie ». Il était courant, à gauche – et je l’entendais dans mon entourage – de justifier les positions de Valls et de son gouvernement en soulignant qu’il était nécessaire de ne pas « laisser au Front National » le monopole de la défense de la nation, de la lutte contre l’insécurité et l’immigration sous peine de courir le risque de le voir s’implanter durablement. Ce vieux raisonnement est on ne peut plus erroné, l’expérience montre que c’est plutôt l’inverse qui est vrai : plus la gauche s’aventure sur le terrain patriotard, réactionnaire, islamophobe et xénophobe, plus cela renforce le FN. Ce raisonnement du « si on ne le fait pas, le FN va s’en emparer » m’a toujours rappelé la blague d’un des personnages du film La Haine[3] de Matthieu Kassovitz. Courant après son copain Vinz sur un parking, Saïd raconte : « Tu vois le mec, il arrive comme ça et il fait :  J’crois que je ferais n’importe quoi pour de l’argent. J’crois que je tuerais même des gens. Alors il regarde son copain et il dit : j’crois que je te tuerais même toi pour de l’oseille ! Alors l’autre carrément il pé-fli. Et puis finalement il dit : t’sais quoi ? … Mais non !! J’rigole !! Toi t’es mon ami, j’te tue pas pour de l’argent !! J’te tue gratuit !! … » 

Les braises de la xénophobie attisées

Le gouvernement Hollande-Valls a en outre maintenu le pays dans un état d’hystérie après les attentats contre Charlie Hebdo, ceux du Bataclan puis de Nice, alors que la situation réclamait de garder un minimum de sang-froid. Des collégiens et des lycéens furent traités comme des terroristes potentiels parce qu’ils ne souhaitaient pas participer à une minute de silence, un professeur se vit imposer une mutation disciplinaire pour avoir organisé un débat en classe, des perquisitions furent ordonnées sans le concours de magistrats, ainsi que des assignations à résidence arbitraires, des directions d’établissements se mettaient à mesurer la taille des jupes des jeunes-filles et celle des barbes des jeunes-hommes, un enfant de huit ans fut convoqué au commissariat à l’initiative de la direction de sa propre école, laquelle fut saluée par la ministre de l’Education nationale. La même ministre, lors de la séance de questions au gouvernement du 14 janvier 2015, à l’assemblée s’offusqua que des élèves puissent poser des « questions insupportables » et promit à un Claude Goasguen goguenard des sanctions exemplaires. Le 11 janvier 2015 une manifestation pour le moins ambiguë fut organisée à l’initiative du gouvernement, à laquelle furent invités des chefs d’Etats bien peu scrupuleux quant à la liberté d’expression[4]… Ajoutons à cela un projet de déchéance de la nationalité d’inspiration vichyste, des décrets municipaux soutenus par le premier ministre interdisant le port d’un vêtement de plage que personne ne portait et le refus, qui est un abandon pure et simple du programme de campagne de François Hollande, de défendre le moindre projet de loi sur l’élargissement du droit de vote aux immigrés dits « non communautaires ». Autant de mesures qui toutes ont pour point commun de masquer une politique pour le moins désastreuses – en matière économique mais aussi, manifestement, en matière de sécurité élémentaire -  par la désignation de bouc-émissaires musulmans et par le harcèlement de minorités expiatoires. Des dispositions qui n’incitèrent pas Emmanuel Macron à quitter le gouvernement pour autant. On ne saurait passer sous silence non plus des violences policières redoublées qui provoquèrent la mort de Rémi Fraisse à Sivens, le viol du jeune Théo à Aulnay-sous-Bois ou encore la mort du ressortissant chinois Liu Shaoyao en plein Paris. Tous ces éléments rendent au fond encore plus insupportables les atermoiements des membres de l’ex-majorité présidentielle (est-elle si « ex » que ça, d’ailleurs ?) à propos de la montée du racisme et du FN. Il est devenu courant de mettre comme déterminant au vote FN un racisme populaire, intrinsèque aux strates subalternes de la société. C’est là une manière supplémentaire de s’en prendre aux classes populaires en leur attribuant racisme et xénophobie. Le mépris social qui se dégage de cette appréciation est à rejeter. On ne peut continuer à systématiquement accuser un électorat, déjà empêtré dans l’inquiétude du lendemain et de la précarité, d’être, de surcroît, à l’origine de la xénophobie et d’un civisme défaillant. Le gouvernement Hollande-Valls a largement participé à attiser les braises de la xénophobie et de l’islamophobie durant son mandat et a, ainsi, une très lourde responsabilité dans la montée du Front National. On notera au passage que c’est là une déplorable habitude héritée du patrimoine mitterrandien, bien que celle-ci fût en son temps plus sophistiquée. Il est désormais de notoriété publique que François Mitterrand avait encouragé l’émergence du FN afin de damer le pion à la droite classique via l’introduction d’une dose de proportionnelle et via l’encouragement auprès de la presse à faire de Jean-Marie Le Pen un animal médiatique en l’invitant sur les plateaux pour qu’il y aboie ses outrances.

Leur morale et la nôtre

La « gauche de gouvernement » - comme elle aime à se présenter – n’est sous le mandat de François Hollande, pas parvenu à régler une question aussi essentielle qu’un taux de chômage à 10%. Elle a même aggravé les conditions d’existence de son électorat traditionnel par des mesures de casse sociale telles que les lois Macron et El Khomri. Dressant un épais écran de fumée idéologique, elle a placé au cœur des logorrhées servies par son personnel politique les thèmes des « valeurs républicaines » et de la « laïcité »[5]. Ces deux thèmes ont été des instruments au service de l’exclusion qui remplirent leur fonction d’une manière beaucoup plus sophistiquée que la grossière définition d’une « identité nationale » tentée sous Nicolas Sarkozy. Le discours de cette gauche a fini par devenir une litanie de valeurs annoncées comme une déclaration de principe et qui n’a été que l’annonce de la mise à mort du socialisme par ses propres dirigeants. Aux électeurs, on exige de respecter des valeurs, d’être civiques, de chanter des hymnes en agitant des drapeaux … les choses sérieuses … On s’en charge. D’où l’inutilité réelle de faire campagne avec un programme. En 1938, Léon Trotsky faisait débuter son vivifiant essai Leur morale et la nôtre par cette fameuse phrase, d’une lucidité exemplaire : « On voit, dans les époques de réaction triomphante, MM. les démocrates, sociaux-démocrates, anarchistes et autres représentants de la gauche, sécréter de la morale en quantité double, de même que les gens transpirent davantage quand ils ont peur »[6].

 

Julien Lacassagne

 


[1] Le Diable, à ses fins, peut citer l’Ecriture, William Shakespeare, Le Marchand de Venise.

[2] Pourtant, il y a quelques années, le FN y avait encore une permanence, vide la plupart du temps.

[3] Mathieu Kassovitz, La Haine, 1995.

[4] Lire Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015.

[5] Lire Shlomo Sand, Arrêtés anti-burkini, femmes voilées verbalisées : la laïcité, ultime refuge du raciste, L’Obs. Le Plus, 24 août 2016. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1552646-arretes-anti-burkini-femmes-voilees-verbalisees-la-laicite-ultime-refuge-du-raciste.html

[6] Léon Trotsky, Leur morale et la nôtre, 1938, trad. Victor Serge

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