Une brève histoire de France du harcèlement des minorités

La "chasse aux burkinis" et l'accentuation de l'islamophobie révèlent un aspect particulier de l'histoire de France : comment la construction nationale s'accompagne du harcèlement à l'encontre des minorités et du rejet de la différence.

 

Au mois de mars 2015, le maire de New-York Bill de Blasio annonçait que les écoles de New-York seraient fermées pendant les fêtes musulmanes de l’Aïd al-Fitr et de l’Aïd al-Adha, faisant ainsi profiter d’un jour férié à tous les écoliers et professeurs de la ville au nom du « respect de la diversité ». Au cours de ce mois d’août 2016, les maires d’une vingtaine de communes du sud de la France, dont Nice et Cannes, ont adopté des arrêtés dits « anti-burkinis ». C’est à l'aune de cette mise en perspective de deux décisions municipales qu’on mesure la différence non pas seulement entre deux conceptions de la laïcité mais entre Démocratie et République autoritaire et discriminante.

 

Le conseil d’Etat vient d’invalider les arrêtés municipaux interdisant les « burkinis » dans une de ces communes, il n’en reste pas moins vrai que des verbalisations humiliantes et scandaleuses ont été réalisées au cours de ce mois. Et il n’en reste pas moins vrai non plus que ces mesures ont reçu le soutien public du premier ministre. Le 17 août dernier, Manuel Valls, décidément désœuvré, faisait part de son soutien aux maires ayant adopté ces arrêtés pour interdire le port du « burkini » qui ne serait selon lui « pas compatible avec les valeurs de la France et de la République »[1]. Des « valeurs de la République » menacées par le port d’un vêtement de plage … Une telle conception, si bête et si néfaste, a soulevé l’incompréhension et l’indignation d’une grande partie de la presse internationale.

 

On se souviendra que dans le film d’Ettore Scola, Une journée particulière (1977), le personnage incarné par Marcello Mastroianni dit aux miliciens fascistes venus l’arrêter : « Vous vous méprenez, messieurs, ce n’est pas le locataire du sixième qui est antifasciste, c’est le fascisme qui est antilocataire du sixième. »[2]. Ce ne sont pas les burkinis, que d’ailleurs presque personne ne porte, qui menacent la République, ce sont des élus et un chef du gouvernement tout autant républicains qu’autoritaires et bornés qui s’acharnent sur la minorité musulmane en usant de prétextes aussi falacieux que ridicules afin d’aller à la pêche aux voix dans le marigot du racisme.

 

Le port du « burkini » est marginal, mais quand bien même il ne le serait pas, il est ahurissant de voir une autorité publique se mêler de la manière dont les gens sont habillés sur une plage ou ailleurs. C’est ce qu’a très bien commenté le maire de Londres Sadiq Khan : « Je crois que personne n’a à dire aux femmes comment elles peuvent ou ne peuvent pas s’habiller »[3]. On comprendra aisément qu’en interdisant le port d’un vêtement, des autorités publiques françaises se comportent avec le même dogmatisme autoritaire que celui de l’Etat saoudien qui imposent quant à lui aux femmes de se couvrir.

 

Ce n’est pas la première fois que l’appareil d’Etat s’en prend à des minorités expiatoires. L’histoire de la constitution de l’appareil d’Etat français a même ceci de particulier qu’il s’est à plusieurs reprises construit sur le rejet de l’autre et sur le harcèlement des minorités. On a l’habitude de faire remonter la chasse aux sorcières à un moyen-âge obscurantiste fantasmé et à l’attribuer exclusivement à l’Eglise armée du tribunal de l’Inquisition. Pourtant l’apogée de la chasse aux sorcières et aux sorciers, porteurs de traditions et de règles sociales locales, fut atteinte entre le XVIème et le XVIIème siècle, c’est-à-dire avec la construction de l’appareil d’Etat monarchique

 

L’un de ses théoriciens et de ses défenseurs le plus acharné fut sans doute Jean Bodin, partisan du « bon gouvernement », autrement dit d’une autorité royale forte, il publia en 1576 ses Six livres de la République. Le terme République est alors attaché au pouvoir royal, comme il le sera plus tard sous Louis XIV, montrant ainsi qu’historiquement, il n’y a pas de lien entre République et Démocratie. Mais Jean Bodin, juriste au service du royaume fut aussi un redoutable inquisiteur laïque, auteur d’une Démonomanie des Sorciers (1580) où il préconise la torture et l’exterminations des sorciers et sorcières, autant d’« autres » à éliminer à la suite de l’« autre » protestant quelques années après le massacre de la Saint Barthélémy. En outre, pas plus que lors du massacre de la Saint Barthélemy, ce n’est pas l’Eglise qui est directement en cause dans la poursuite des « sorcières », mais bien l’appareil d’Etat monarchique en cours de formation. A l’intransigeance autoritaire de Bodin s’oppose l’humanisme du médecin germanique Jean Wier et son rejet de la torture des supposés sorciers. Bodin n’hésitera pas à accuser Wier d’être sous influence démoniaque. Jean Bodin préfigure en somme la conception unitaire, centralisatrice et exclusive de l’Etat français et le rejet des différences.

 

L’appareil d’Etat républicain s’est inscrit dans la continuité du harcèlement de l’autre et des minorités. Au XIXème siècle, l’antisémitisme français culmine avec l’affaire Dreyfus et avec la profusion d’édition d’ouvrages antijuifs. Lui sont contemporaines l’élimination des langues et cultures régionales, mais aussi les campagnes xénophobes anti-italiennes[4] et anti-belges ainsi qu’un racisme colonial forcené. Car la République coloniale en actes n’eut que faire de la Liberté, de l’Egalité ou de la Fraternité. Elle pilla et massacra en Indochine, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne et fit exploser les structures sociales et politiques traditionnelles, semant durablement le chaos dans ces régions du monde.

 

Les mesures antijuives prises par le gouvernement de Vichy s’inscrivent elles aussi dans cette lignée du harcèlement sans merci à l’encontre des minorités.  A la Libération, ce sont des femmes accusées d’avoir été les maîtresses de soldats allemands qui serviront de défouloirs au cours de sordides cérémonies expiatoires de tontes publiques. En pleine guerre d’Algérie, en 1958, les autorités françaises organisaient d’humiliantes cérémonies publiques à Alger, Place du Gouvernement, au cours desquelles des femmes algériennes brûlaient leurs foulards afin de manifester leur attachement à la souveraineté française[5]. L’obsession de la chasse aux « voiles » depuis l’adoption de la loi de 2003 doublée de celle de 2010 implique désormais l’interdiction d’accès à des cours à des jeunes-filles en raison de la présence d’un carré de tissu sur leur chevelure. Comment ne pas y voir une mesure discriminatoire de plus ?

 

La sinistre chasse aux burkinis cumule ces deux traditions françaises qu’on aurait aimé voir disparues : harcèlement des minorités et humiliations faites aux femmes. Le tout au nom de la République et de la laïcité. Il est pourtant clair que la laïcité n’est aujourd’hui nullement menacée et que sa défense est anachronique. Mais alors de quoi est-elle le nom ? Du racisme institutionnalisé. Son contenue réelle, en France, n’a finalement plus beaucoup d’importance ni même de sens. Elle est devenue un signe de reconnaissance et de ralliement idéologique entre ceux qui s’estiment être de « bons Français », parmi lesquels certains – réanimant des habitudes dignes de Vichy – n’ont pas hésité à appeler la police depuis la plage pour dénoncer la présence de femmes voilées. Elle vient remplir une identité qui se définit négativement par le rejet de la différence. L’interdiction du burkini a tout d’une cérémonie laïque expiatoire irrationnelle et malveillante, et qui fait à nouveau du Sud-Est français un laboratoire de la bêtise.

 

 


[1]La Provence, 17 août 2016

[2] Pierre Desproges fit cette citation devant Jean-Marie Lepen en 1982 au cours de l’émission Le tribunal des flagrants délires.

[3]« I don’t think anyone should tell women what they can and can’t wear », Sadiq Khan, The Independent, 25 août 2016

[4] Expéditions punitives contre les ouvriers italiens des salines d’Aigues-Mortes en 1893, émeutes anti-italiennes de Lyon en 1894.

[5] Houria Boutelja, De la cérémonie du dévoilement à Alger (1958) à Ni Putes Ni Soumises : l’instrumentalisation coloniale et néo-coloniale de la cause des femmes, LMSI, 20 juin 2007

 

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