Zemmour: les mots pour construire la haine

Après la diffusion en intégralité, ce samedi 28 septembre, du discours d’Eric Zemmour à la « Convention de la droite », une large polémique est relayée, dans les médias et sur les réseaux sociaux, sur l’opportunité d’une telle diffusion. J’ai décidé de m’intéresser au contenu de ce discours, afin d’en dégager les principaux points, et les stratégies d’argumentation employées.

Le premier ministre Edouard Philippe a qualifié ces propos de « nauséabonds et profondément contraires à l’idée que nous nous faisons de la France et de la République ». Entre accusations et justifications, il est reconnu par beaucoup que ce discours a posé des problèmes. Pour mener cette étude rigoureuse des propos en question, j’ai procédé à une analyse du discours « outillée » par le recours à un logiciel de textométrie (statistique textuelle) appelé Iramuteq. Cette méthode d’analyse permet de procéder à différents calculs sur la matérialité du texte, que ce soit des comptages, des calculs de spécificités, des statistiques basés sur différentes méthodes, etc. Notons déjà, d’une manière générale, que le « peuple » et « français » sont au centre du discours, ainsi que les termes « islam » ou « homme » : 

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Pour avoir une vision plus précise du contenu du discours, je réalise une étude plus thématique, qui permettra de savoir comment ces mots sont utilisés dans le discours. Une analyse basée sur la « méthode Reinert, qui propose une classification hiérarchique descendante, permet de repérer 4 grandes classes lexicales:

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Bien sûr, ce regroupement qui se fait de manière statistique, doit être étudié de près, afin de caractériser les « mondes lexicaux » d’Eric Zemmour, et de définir les thèmes de son discours. Je vais donc détailler ces différentes classes, de la plus importante quantitativement à la moins importante.

1) L’attaque idéologique des idéologies (classe 4, 29% des segments de texte) : une charge contre les –ismes

Un point central du discours d’Eric Zemmour est l’attaque vis-à-vis des idéologies, comme les « deux universalismes » qui « écrasent nos nations nos peuples nos territoires nos traditions nos modes de vie nos cultures ». Ces « universalismes » sont définis comme:

« l'universalisme marchand qui au nom des droits de l'homme asservit nos cerveaux pour les transformer en zombies déracinés de l'autre l'universalisme islamique qui tire profit très habilement de notre religion des droits de l'homme pour protéger son opération d'occupation et de colonisation de portions du territoire français ». 

Il est intéressant de noter qu’une nette opposition se fait entre un « nous », un « commun » présupposé, lié à des racines (puisque les zombies sont « déracinés »), et une idéologie des droits de l’homme (qui « asservit », qui est une « religion »).

Les segments caractéristiques de cette classe sont les suivants :

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On retrouve ici une très grande proximité avec le discours que tenait par exemple Jean-Marie Le Pen en 2002 (voir cet article à propos de l’usage de libéral dans le discours politique de droite ), avec plus généralement une opposition nous/les autres, intérieur/extérieur, et surtout le recours aux –ismes. Si JM Le Pen usait de « mondialisme », « européisme », pour combattre la mondialisation et l’Europe, ici Eric Zemmour s’en prend au « progressisme » :

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Cette stratégie d’argumentation permet de laisser croire qu’il y a une idéologie à l’œuvre dans la recherche du progrès : si classiquement « progrès » est crédité d’une valeur positive, le polémiste utilise le procédé de suffixation avec –isme (et également –iste, nous le verrons ensuite) pour référer à une « idéologie » du progrès (ou des idéologues du progrès), qui comme telle serait néfaste. Ceci est habile car la vision à laquelle il s’oppose est présentée comme dogmatique, et insérée dans un flot d’autres concepts : « millénarisme », « matérialisme », « messianisme », « jacobinisme », « communisme », « fascisme », « néolibéralisme », « droit de l’hommisme ». Toute cette conceptualisation participe aussi de la mise en scène d’une identité qui se voudrait érudite, maniant les concepts et dégageant des pratiques des règles et des logiques invisibles pour les observateurs habituels. Bien sûr, ce combat des idéologies est chargé d’idéologie, notamment puisqu’il s’articule à une dénonciation de l’immigration.

2) Un discours contre l’immigration, ennemie de l’autorité (Classe 1, 27,5% des segments de textes)

 S’il faut en effet « restaurer l’ordre républicain », Eric Zemmour propose de lutter contre l’immigration, qui fait régner « l’ordre dans la rue » :

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Il est notamment question dans cette classe de « colonisation » :

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L’assimilation est présentée comme cette « colonisation », partie intégrante d’une réalité à trois entités, « invasion colonisation occupation » : il y a un renversement, en passant d’une critique de la culpabilité française envers la colonisation de la France, à une construction de la colonisation en train de s’opérer par l’islamisation. Cette islamisation est aussi au cœur du discours, avec le combat contre l’islam.

3) Eric Zemmour, le porte-parole du « peuple » français contre l’islam (Classe 2, 23,2% des segments de texte)

Observons les segments caractéristiques de cette classe :

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Cette classe concerne la définition du peuple ou de la nation (« la question du peuple français est existentielle ») en opposition l’universalisme relatif à l’islam. Si j’indique l’islam, et non l’islamisme, c’est qu’il utilise le terme « islamique » dans cette classe, et non « islamiste/islamisme ». « islam » + -ique signifie « relatif à l’islam », ce qui signifie que l’islam contiendrait intrinsèquement selon l’auteur l’universalisme qui est critiqué. On distingue notamment, en lien avec la conférence de la droite, une distanciation de « la droite mondialiste qui est déjà passée chez les progressistes macronistes ». On retrouve la stratégie d’idéologisation (« mondialiste », « progressiste », « macroniste ») qui sert à critiquer de fait l’adversaire, et on s’oriente vers le ciblage des ennemis, dont notamment les progressistes.

4) Contre le féminisme et les progressistes (Classe 3, 20,3% des segments)

Dans cette classe, la critique des progressistes est très insistante :

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Chaque emploi reçois une connotation négative, et ceci est minutieusement construit : propositions relatives (« les progressistes qui sacralisent »), possessifs (« nos progressistes »), qualifications (« si brillants si arrogants »), etc. Ceci s’inscrit plus largement dans la construction d’un ennemi, les progressistes. Dans cette catégorie, les femmes apparaissent en bonne position :

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avec des occurrences comme « blanches bourgeoises » ou « féminicides, préjugés genrés ». Plus largement dans le corpus, les nombreuses occurrences de « femme » renvoient à ce que l’auteur avait déjà développé dans ces ouvrages comme Le suicide français :

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Si seulement 3 occurrences (sur 12) renvoient aux femmes en lien avec l’islam, les exemples investis concernent la vision « progressiste » des femmes, intégrée dans un paradigme « les femmes les jeunes les homosexuels les basanés les juifs », qui valoriserait une « libération » au détriment de la « vraie nature de femme ». Cette vision, cohérente avec le reste du discours, s’oppose donc aux progressistes, et donc plus théoriquement au progressisme, pour pointer le regret d’une période dans laquelle « l’homme blanc hétérosexuel catholique » s’épanouissait.

Enfin, notons la mobilisation très fréquente de l’islam, souvent inscrit dans des séquences avec « leur » (« leur cher islam ») ou associé aux banlieues, à l’Afrique, ou aux totalitarismes :

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Ce qui est certain, en observant la structuration du discours, et les relations entre les termes, c’est que le discours est travaillé pour produire les effets obtenus : prenant appui sur les piliers de la Révolution française, symbole d’émancipation du peuple français, Eric Zemmour en déconstruit ensuite l’évolution, pour inscrire son propos en opposition à l’islam, en accusant l’immigration, et en prônant à retour à l’histoire antérieure, s’opposant au progrès, pour restaurer des rapports homme/femme et nous/autres plus conformes aux valeurs qu’il défend :

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Les droits de l’homme, pourtant habituellement valorisés, deviennent négatifs car idéologisés (« droit de l’hommisme »), le peuple français se trouve menacé, et en particulier l’ « homme blanc ».

La surprise d'un discours... sans surprise 

Finalement, le discours d’Eric Zemmour à la convention de la droite est très conforme à l’idéologie qu’il défend habituellement : critique des idéologies qui conduisent au changement (libéralisme, progressisme) ; opposition aux catégories supposées antagonistes au « nous » (progressistes, femmes émancipées, tenants de l’islam) ; lecture d’une certaine histoire de la France, et mise en scène d’un récit de dégradation des valeurs et symboles ; et sur la forme, recours à un style qui donnerait à voir une certaine érudition (références, citations, conceptualisation par suffixations, procédés syntaxiques que je ne peux pas détailler ici, stratégies d’emphase, etc.), mise au service d'une certaine idée de la droite, et de la France, sans que celle-ci soit synonyme de véracité ou de discernement.

*ce billet a été réalisé à partir d’une transcription du discours, accessible sur Youtube, et extraite/corrigée par Zakarya Després.

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