Externalités et anguilles grillées.

Si on en juge par son usage croissant dans le discours public, la notion d’externalité est un des grands succès de la théorie économique dans le domaine de l’environnement. Elle est quasiment devenue un terme générique (et néanmoins savant) pour parler d’une pollution. Comme on peut le voir à travers la fable de l’anguille grillée, cette notion pose pourtant de nombreux problèmes.

Le festin de Yoshi Le festin de Yoshi

 

 

 

 

 

 

 

(Ce billet a été publié le 15 mars 2017 dans le magazine de sciences humaines et sociales Mondes sociaux)

Cette semaine, j’ai lu « Le festin de Yoshi » à ma fille de 6 ans, un livre illustré de Kimiko Kajikawa et Yumi Heo emprunté au hasard à la médiathèque du coin. On y découvre l’histoire, dans le Japon médieval, de Yoshi, fabriquant d’éventail et de son voisin Sabu, qui pèche et grille des anguilles pour vivre. Tous deux habitent aux confins de la ville, où il y a peu de passage, et Sabu n’a pas de client. Yoshi, lui, adore les anguilles grillées mais étant un peu radin sur les bords, il n’en achète jamais à son voisin. Il se contente de riz blanc et du fumet délicieux (et gratuit) des grillades. Un jour Sabu, au désespoir, va voir son voisin pour lui demander pourquoi il n’achète jamais ses anguilles. Yoshi lui rétorque que l’odeur lui suffit et le remercie pour tout l’argent qu’il lui fait économiser !

                Premier arrêt. On a ici un exemple canonique d’externalité positive: l’activité de Sabu génère un surcroit de bien-être à Yoshi sans que celui-ci n’ait à payer pour. Yoshi exprime même ce gain sous forme monétaire : « Grâce à tes anguilles, je m’enrichis de jour en jour ». Mais le gain n’est pas réciproque, et Sabu s’en plaint : « Si je suis pauvre, Yoshi, c’est à cause de toi. Si tu m’avais payé pour le fumet de toutes ces anguilles, ma tirelire serait pleine. » Selon la théorie économique néoclassique, Sabu est victime d’une défaillance de marché : en l’absence de prix sur le fumet d’anguille, il n’est pas rémunéré à la hauteur de ses efforts.

                Mais poursuivons l’histoire. Sabu fait les comptes de ce que lui doit Yoshi pour tous ces fumets non payés et lui présente la note : « vois ce que tu me dois, voisin, pour toutes ces anguilles qui ont régalé ton odorat ».

                Deuxième arrêt. En exigeant un paiement Sabu essaye de faire reconnaitre l’externalité par son voisin qui, comme on va le voir, va refuser. En théorie Sabu devrait pouvoir se tourner vers les pouvoirs publics afin qu’ils mettent en œuvre une taxe ou redevance que paieraient ceux qui profitent gratuitement du fumet de ses anguilles : l’externalité serait alors internalisée, c'est-à-dire réintégrée dans un système de marchés. C’est absurde mais cela illustre parfaitement la faiblesse centrale du concept d’externalité : définissant une interdépendance entre deux personnes (ou entreprises) ne passant pas par la médiation d’un marché, son champ d’application est infini. La vie en société n’est finalement qu’externalités, et à moins de souhaiter sa marchandisation totale (jusqu’au fumet d’anguille), ce concept nous est donc de peu d’utilité : il ne nous dit rien sur ce que doit, ou pas, réglementer l’action publique en matière d’environnement.

                Poursuivons. Yoshi accepte de le payer… en agitant sa tirelire sous le nez de Sabu: « tu m’as facturé l’odeur de tes anguilles, je t’ai remboursé avec le chant de mon argent ». Sabu est bien entendu furieux et se lance le lendemain dans les représailles en grillant du samma, « le poisson le plus nauséabond du Japon ». La fumée empeste le quartier et coupe l’appétit de son voisin.

                Troisième arrêt. Voici maintenant un cas exemplaire d’externalité négative, s’apparentant à une pollution : l’activité de Sabu diminue le bien être de Yoshi sans que celui-ci ne soit compensé de cette perte. Deux solutions peuvent êtres proposées pour résoudre cette défaillance de marché. La première (inspirée des travaux de l’économiste anglais Pigou) est l’intervention publique instaurant une taxe sur l’odeur de poisson dont l’objectif sera de diminuer les fumées de Sabu et de compenser le désagrément subit par Yoshi, jusqu’à atteindre un niveau optimal de pollution pour les deux protagonistes. La seconde, issue de la théorie dite des « droits de propriété », considère que le problème est lié au caractère libre de l’air. La solution passe donc par une privatisation de celui-ci. S’il est à attribué à Yoshi, celui-ci pourra interdire la fumée, mais plus vraisemblablement se faire payer pour en tolérer une partie, s’il est à Sabu, celui-ci pourra exiger un paiement de Yoshi en échange d’une diminution de sa production, et donc les fumées, de samma.

                Arrivé à ce point de l’histoire, je vous avoue avoir été un peu inquiet pour la suite (et la chute). La limpidité des cas d’externalités présentés me faisant fortement craindre d’être tombé sur le seul économiste orthodoxe scénariste de livre pour enfants, je commençais à me demander comment j’allais expliquer tout ça à ma fille … Cela fut heureusement inutile, voyons la fin de cette histoire : Yoshi est dégoûté par l’odeur du samma mais, après une journée et une nuit de réflexion le nez bouché, plutôt que de se lancer dans un marchandage sonnant et trébuchant avec son voisin, il lui propose un compromis. «Cessons de nous disputer. Fais griller des anguilles, je m’occupe du reste ». Et le lendemain, comme les jours suivants, il enfile son plus beau Kimono et se lance dans une danse fiévreuse avec son éventail et sa tirelire, attirant la foule et de nombreux clients autour du restaurant de Sabu qui, reconnaissant, lui offre à présent quotidiennement un plat d’anguille.

                Quelle est la morale (économique) de cette histoire ? Sabu et Yoshi, plutôt que de rester enfermés dans leurs logiques de calcul personnel, comme les homo-économicus qui peuplent la théorie économique des externalités, ont trouvé une solution dans la coopération où ils sont gagnant tous les deux. Ce qui est intéressant ici, ce n’est pas seulement l’opposition individualisme / coopération mais le fait qu’ils aient réussi à s’extraire d’une situation à priori bloquée, qu’ils aient en quelque sorte modifié les règles du jeu dans lequel ils s’étaient enfermés. Cette leçon est aussi celle des travaux d’Elinor Ostrom  sur l’auto- gestion par leurs usagers de ressources naturelles communes (pêcheries, ressources en eau, zone de pacage, etc.). Ces cas sont souvent étudiés par le prisme d’un modèle de théorie des jeux, « le dilemme du prisonnier », dans lequel deux individus, enfermés séparément, finissent par prendre la plus mauvaise décision pour les deux. L’application de ce modèle aux ressources naturelles aboutit à préconiser leur privatisation ou leur gestion par une instance centralisée. Ostrom souligne pourtant, comme l’histoire de Sabu et Yoshi, qu’il n’y a pas de fatalité à cet enfermement : « Les prisonniers du fameux dilemme ne peuvent modifier les contraintes que leur impose le procureur, ils sont en prison. Tous les utilisateurs de ressources naturelles ne se trouvent pas dans une telle incapacité de modifier leurs contraintes. Tant que les individus sont vus comme des prisonniers, les directives politiques s’intéresseront à cette métaphore. Il serait préférable de se pencher sur la manière de renforcer la capacité des acteurs concernés à changer les règles contraignantes du jeu afin de parvenir à d’autres résultats que d’implacables tragédies. »

                Mais puisque tout ceci, quand même, reste une histoire, laissons le mot de la fin à Yoshi : « Mmmm ! J’avais tort ! Respirer, en solitaire, le fumet des anguilles, ce n’est rien comparé au plaisir de les déguster avec un ami »

 Références :

Kimiko Kajikawa et Yumi Heo, 2003, Le festin de Yoshi, Père Castor, Flammarion

Elinor Ostrom, 2010, Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles. De Boeck.

Si vous voulez aller plus loin sur sujet, j’ai publié récemment cet article dans la Revue Française de socio-économie: Quelles théories économiques pour réglementer les organismes génétiquement modifiés ? Accès (payant) ici ou version intermédiaire (et gratuite) téléchargeable ici.

Voici également une vidéo d’une intervention sur le sujet que j’ai faite il y a quelques années auprès de la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (« Le concept d’externalités pour la bio ») :

Le concept d'externalités et l'agriculture bio © FNAB (Fédération Nationale d'Agriculture Biologique et des régions de France)

 

 

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