Notre société n’a pas d’avenir pacifique sans un programme économique qui traite simultanément, et rapidement, le chômage de masse et la crise écologique. Voilà pour moi, au risque d’être trivialement économiste, l’enjeu des élections à venir. Ce programme existe, il a fait depuis des années l’objet de travaux scientifiques qui en attestent la faisabilité, c’est celui de la transition écologique. Il ne reste qu’à le mettre au pouvoir, mais pris en otage par la cinquième république et victimes du complexe de Stockholm, nous ne voyons que des hommes et oublions les idées. Parce qu’il contient le programme de transition écologique le plus cohérent, j’ai choisi de soutenir le projet de la France insoumise porté par JL Mélenchon. Explications. 


             Je n’ai pas vraiment l’âme d’un supporter, et à vrai dire, je me garde généralement de mettre trop d’espoir dans les élections. Le tournage du film « L’intérêt général et moi », où nous avons rencontré ces dernières années nombre d’élus de tous bords, n’a d’ailleurs fait que renforcer ce sentiment ; celui, pour aller vite, d’un système politique bloqué, confisqué, et dont il ne fallait rien attendre tant qu’il ne serait pas largement renouvelé. Ce n’est donc pas sans réserve que j’entame ce billet défendant le programme porté par quelqu’un qui est dans le circuit politique depuis 40 ans, en l’occurrence Jean-Luc Mélenchon.

                Mais c’est bien de programme, de contenu, dont je souhaiterais parler ici, dans un moment où les affaires et les débats sur les alliances l’emportent sur le débat de fond. Il y a pourtant matière à discussion, nous avons en effet rarement vu des options aussi claires et divergentes s’offrir à nos suffrages. Il faut dire que le contexte s’y prête, la crise économique issue de la crise financière des subprimes est en train de faire éclater une société déjà très affaiblie par 30 ans de chômage de masse. Au-delà de l’enchaînement tragique et bien connu qui a vu se succéder depuis 2008 crise financière, crise économique, crise sociale et crise politique, nous vivons actuellement l’effondrement d’un modèle économique construit depuis les années 80 sur le développement du secteur financier, la mondialisation et la libéralisation tout azimut des marchés. L’enjeu de cette élection est donc, excusez du peu, de trouver un nouveau modèle économique pour les décennies à venir qui nous fasse sortir de la crise sociale (donc créateur d’emploi) et qui résolve (autre joyeuseté du moment) la crise écologique qui met notre survie en danger. Un modèle qui soit également porteur d’un espoir et d’une énergie collective à même d’enrayer la logique d’affrontement violent vers laquelle nous glissons.

                C’est un récit de ce futur économique et de la façon dont on peut le mettre en œuvre que doivent porter les candidats. Nous sommes plutôt chanceux, le choix est large, commençons par un court inventaire avant de voir pourquoi le programme de transition écologique porté par le mouvement de la France Insoumise est, à mon sens, le plus convaincant.

Quels futurs nous propose-t-on?

                Le récit de Marine Le Pen n’est pas proprement économique, c’est celui de la citadelle assiégée : l’énergie collective doit être mise à remonter le pont levis pour nous protéger des barbares. C’est un récit de protection, qui le rend très mobilisateur, mais qui tournera nécessairement mal. Une fois enfermés dans l’enceinte, les problèmes économiques seront en effet toujours là (la sortie de l’Euro, à elle seule, ne résoudra rien) et l’étape suivante sera en toute logique l’extraction de l’ennemi intérieur. Ce récit se nourrissant de la désignation d’un ennemi dont il faut se protéger, il en produira toujours de nouveaux, alimentant une dynamique de violence sans fin. On sait depuis longtemps comment se termine ce genre d’histoire. Dans le sang.

                Le récit de François Fillon, où ce qu’on peut encore en entendre, prend la forme paradoxale d’un fossile, ou d’un zombie. C’est la promesse d’un retour à une France sûre d’elle, où chacun est revenu à sa place, qui compte ses sous et paie bien ses dettes. Je ne suis pas certain que cette histoire soit très mobilisatrice, sans même parler de la potion libérale qui l’accompagne, et du reste…

                Le récit d'Emmanuel Macron est beaucoup plus clair, c’est le mariage de la mondialisation heureuse et de l’espoir dans le progrès technique. C’est le progressisme à l’ancienne,  celui de l’optimisme technologique. Ce récit est encore très mobilisateur, il prend aujourd’hui la forme des promesses de l’économie numérique, comme il prit en d’autres temps la forme du rêve spatial, de l’automobile, du train… C’est cool, ça se vend très bien, tout le monde veut être moderne, jeune, riche, mobile, connecté et bosser dans des start-up. Mais le jour des élections, c’est Hillary Clinton qui perd.

                Ces futurs que nous proposent Fillon ou Macron ont un point commun évident : ils s’inscrivent en continuité et non en rupture avec le modèle économique de ces dernières décennies. L’analyse de la crise de 2008 tient d’ailleurs pas ou peu de place dans leurs projets qui consistent pour l’essentiel en un approfondissement des politiques conduites depuis des années : baisse des coûts des entreprises, flexibilisation du travail, baisse des dépenses de l’Etat. Le contraire serait surprenant, sur les 10 derniers années ce sont eux qui ont conçus ou mis en œuvre les politiques économiques conduites en France. Le minimum de la décence serait qu’ils s’en excusent. Ils ont choisi au contraire de nous proposer de poursuivre cette douloureuse expérience qui, année après année, envoie les blessés de la guerre économique se réfugier dans la citadelle morbide de la famillle Le Pen.

                Face à ces tristes perspectives, la bonne surprise de cette campagne présidentielle est que les trois principaux candidats de gauche (deux depuis le retrait de Yannick Jadot) ont construit leur campagne autour du récit de la transition écologique. C’est pour moi le seul projet économique, écologique et social crédible.

Pourquoi la transition écologique ?

                Commençons, si vous voulez bien, par ces propos du célèbre économiste anglais JM Keynes écris dans les années 30 : « C'est la situation actuelle que nous devrions trouver paradoxale. [...] Qu'il y ait 250 000 ouvriers du bâtiment au chômage en Grande-Bretagne, alors que nous avons le plus grand besoin de nouveaux logements, voilà le paradoxe. Nous devrions instinctivement mettre en doute le jugement de quiconque affirme qu'aucun moyen, compatible avec des finances saines et la sagesse politique, ne permet d'employer les premiers à construire les seconds. »

                Il suffit de remplacer les 250 000 ouvriers par les millions de chômeurs actuels, et les besoins en logement (qui existent par ailleurs également) par ceux liés à la dégradation de notre environnement  et nous avons là toute la logique de la transition écologique. L’idée est simple, elle part de l’urgence écologique qui exige de changer radicalement la façon dont on produit, dont on se loge, dont on se déplace, dont on se nourrit, etc. On appelle ça changer de système productif. C’est un défi gigantesque, qui va demander beaucoup d’énergie humaine, et ce pendant plusieurs décennies. La « bonne nouvelle » est que pour répondre à ces besoins, nous disposons de millions de gens en attente de travail. Avec la transition écologique, nous traitons donc simultanément le problème du chômage et la crise écologique. Ne pas le faire serait absurde, d’autant plus que nous disposons aujourd’hui d’argent à un coût d’emprunt proche de 0%.

                La transition écologique offre par ailleurs un projet potentiellement enthousiasmant, permettant de ressouder la nation, fédérateur et d’intérêt général car nous sommes tous dépendant de notre environnement. C’est en cela la seule véritable alternative à la caserne Lepeniste, car elle donne simultanément un projet collectif et du boulot à ceux qui en manquent.

                Macron, Le Pen et Fillon passent à côté de la question écologique, que dire des programmes portés par la gauche ?

Pourquoi Mélenchon et la France insoumise ?

                Il existe aujourd’hui deux programmes écologistes en concurrence. On les dit très proches, c’est vrai sur les intentions, et c’est tant mieux. Il n’en est néanmoins pas de même sur le contenu détaillé. Alors que Benoît Hamon travaille encore le sien, celui de la France Insoumise est le plus abouti de cette campagne, si ce n’est des quatre ou cinq dernières présidentielles. Vous en jugerez par vous-même, il est disponible en ligne avec ses nombreuses déclinaisons sectorielles.

                Si ce programme est si bien développé c’est qu’il est le fruit d’un long travail collectif entamé lors de la dernière présidentielle, mais surtout, et c’est frappant à la lecture, parce qu’il marque l’arrivée à maturité d’idées qui sont développées depuis une vingtaine d’année dans le creuset altermondialiste, l’écologie politique ou la pensée économique critique. A côté de sa matrice keynésienne (qui le situe d’ailleurs bien loin, comme j’entends parfois, de l’extrême gauche), ce programme est ainsi nourri de ces idées, de nombreux travaux d’expertises et des enseignements d’expériences qui ont fleurit ces dernières années et ne demandent qu’à changer d’échelle.

                Sur les plans économiques et écologiques, sur lesquels j’ai porté mon attention, ce programme est ainsi d’une rare cohérence. Je reviendrai dans un billet ultérieur plus précisément sur trois propositions qui en donnent pour moi l’architecture générale (Mise à jour: ce billet est à présent disponible en vidéo) :

-           la planification écologique, qui intègre le rôle central que devra tenir l’Etat dans cette transition,

-          la règle verte, qui revient à inscrire l’économie dans les cycles naturels et qui prépare ainsi l’économie de l’après transition,

-          la contestation des traités européens qui en l’état ne permettent pas le financement de cette transition.

              J’aurai également pu mentionner les mesures de redistribution des richesses ou le protectionnisme solidaire qui intègrent les dimensions sociales et internationales de cette transition pour souligner que c’est elle qui fait la cohérence globale du programme porté par Mélenchon.

               Mais venons à présent à lui, car c’est encore pour un président que nous devons voter. On peut ne pas aimer sa gueule, son style, sa veste, ce que vous voulez, et je serai peut-être d’accord avec vous, mais on ne peut pas lui reprocher de desservir intellectuellement son projet. Regardez, pour en juger, ses meetings sur l’écologie à Bordeaux et Paris. Le propos est maîtrisé, clair et pédagogique, il est indéniablement un bon porte parole de ces idées.

Et Hamon alors ?

                A côté de cela, nous avons Benoît Hamon et son coming-out antiproductiviste récent, un programme toujours en cours d’élaboration et un texte d’accord avec EELV qui ne participe pas vraiment à clarifier ses engagements. Au chapitre des incohérences, le discours sur la fin du travail est peu compatible avec celui sur la transition écologique, riche en emploi, et sa stratégie européenne le condamne d’après moi à l’impuissance. En résumé, je fais parfaitement crédit à Benoît Hamon d’avoir compris la centralité des enjeux écologiques  et le fait qu’il soit élu sur cette idée à une primaire du PS est une bonne nouvelle, mais il ne m’apparait pas évident qu’il soit pour autant le plus légitime et préparé pour porter ce projet.

                Le ferait-il d’ailleurs avec succès et bonne foi qu’une question majeure continuerait à se poser : avec quelle majorité pourrait-il mettre en œuvre son programme ? C’est le parti qui porte sa candidature, le PS, qui désigne les candidats à l’assemblée nationale (400 sont déjà choisis) qui constitueraient cette majorité. Comment peut-on imaginer que ces élus qui ont très majoritairement accompagnés la politique de François Hollande se convertissent, par le miracle d’une élection, en porteurs de la transformation écologique de la France ? Les cas de Manuel Valls et Myriam El Khomri, déjà investis par le PS ont peut-être trop focalisés l’attention. On en a oublié de regarder les élus plus anonymes nationalement, les barons provinciaux qui composent aujourd’hui majoritairement ce parti. Peux t’on croire un instant, pour ne prendre qu’un exemple, qu’Alain Rousset, actuel député et président de la Nouvelle Aquitaine soutienne l’abandon des grands projets inutiles qu’il porte depuis des années dans sa région ? Je ne vois pas, honnêtement, comment ces élus pourraient constituer une représentation nationale portant un programme écologique ambitieux.

                 L’émergence de Benoit Hamon peut donc être vu comme une bonne nouvelle, mais cela ne règle pourtant pas le fait qu’il est le candidat d’un parti qui ne porte pas sa ligne politique et que celui-ci ne peut donc être la matrice politique du changement qu’il souhaite. Misère des primaires…

Renouvellement

                J’ai commencé ce billet en revenant sur le constat qu’il ne pourra y avoir de changement politique et social sans un profond renouvellement de la classe politique. Il y a en effet une profonde et juste demande dans le pays pour ce renouvellement, et je crois qu’il ne faut pas passer à côté, sous peine d’aggraver un peu plus la crise politique. En l’état actuel de la gauche, si on veut avoir une chance de gagner il faudra aller chercher ceux qui ne votent plus, ceux qui sont passés au FN. Qui peut croire qu’un candidat portant en tête le fanion, même verdi, du parti socialiste, pourra après cinq de hollandisme soulever cet enthousiasme ?

                A côté de ça, la France Insoumise n’a certes pas un candidat tout neuf à la présidentielle, mais a investit pour les législatives des candidats élus par des groupes locaux ouverts. Ces assemblées sont composées de militants politiques de partis de gauche mais également, souvent pour moitié, de citoyens dont c’est le premier engagement de ce type. Ces investitures ont permis de faire émerger de très nombreux candidats issus de la société civile, sans mandats préalables. C’est une autre des raisons qui me rend ce mouvement sympathique.

                

                La campagne n’est pas finie et la fuite des barons du Parti Socialiste vers Emmanuel Macron permettra peut-être une clarification politique et une candidature commune. Je le souhaite. En l’état, nous devons surtout faire en sorte de sortir du « concours de beauté » dans lequel nous sommes de nouveau entrés et auquel semble nous condamner la 5ème république. Un concours de beauté spécial, décrit par Keynes (encore lui) pour parler des comportements dans la finance : chacun n’y vote pas pour celui qui lui parait le plus beau, mais pour celui dont il pense qu’il sera au final désigné comme étant le plus beau. Dans ce phénomène de marché générateur de bulles financières, les individus ne s’interrogent plus sur leurs préférences, mais cherchent à deviner celles des autres. Face à la menace du Front National nous votons aujourd’hui comme ceci : le nez sur les sondages qui nous indiquent les préférences des autres, qui font pourtant tous comme nous… Alors nous élisons des bulles, et le Front National, inexorablement, progresse. Nous ne gagnerons rien, jamais, si nous n’opposons pas un imaginaire puissant à celui de la citadelle assiégée. Au-delà des désaccords que nous avons par ailleurs, nous disposons aujourd’hui de cet imaginaire concurrent, celui de la transition écologique, et d’un programme cohérent permettant de le porter. C’est une chance historique, ne passons pas à côté.

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Tous les commentaires
  • 14/03/2017 23:31
  • Par GeneF

Bravo et merci pour ce texte, peut être decillera-t-il un peu la rédaction de Mediapart...

JLM au 2eme tour !!!