Sur les épaules de ma tante

Petite histoire économique et familiale sur les dépenses publiques.

                Ma tante a 60 ans. C’est une femme vive, joyeuse, hyperactive. Une femme qui porte le monde sur ses épaules et qui s’en défend dans de grands éclats de rire. Elle vit à la campagne, fait des ménages et de l’aide à domicile, aide son mari à faire tourner la ferme familiale et lorsqu’elle ne travaille pas, elle est à la maison de retraite. Elle y est tous les jours depuis presque 10 ans. Elle y est d’abord venue pour s’occuper de son beau-père, puis de sa belle-mère et c’est aujourd’hui avec sa mère qu’elle vient passer une ou deux heures quotidiennement. Forcement, maintenant, elle y connait tout le monde. Elle participe à des ateliers, passe du temps avec d’autres résidents, elle fait partie de la maison.

                Il y a quelques semaines, on lui a proposé d’intégrer l’équipe de la maison de retraite pour travailler sur un nouveau programme d’accueil de jours de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.  Ce dispositif est mis en place pour soulager les familles qui ont choisi de garder leurs parents à domicile. La personne qui fera cet accueil à besoin d’un(e) assistant(e), naturellement on a pensé à ma tante. Elle en était ravie. C’était l’occasion de gagner un peu de sous à l’approche de la retraite, c’était bien sûr aussi la reconnaissance de tout ce qu’elle donne depuis des années à cet établissement et à ses résidents. Mais il y a quelques jours, la proposition s’est transformée en offre de poste bénévole : le conseil départemental, qui finance le programme d’accueil, n’a finalement pas les crédits pour la payer.

                Voici une illustration concrète, stupide et cruelle, de ce que sont les politiques d’austérité que veut poursuivre le nouveau président en supprimant notamment 120 000 emplois publics et que veut encore accentuer la droite en portant ces suppressions à 500 000. Sous couvert de « saine gestion », on prive de travail des gens qui sont qualifiés pour répondre à des besoins sociaux primordiaux. La « saine gestion » est en réalité l’autre mot de la pingrerie, de la radinerie la plus honteuse. Nous avons les moyens d’avoir des flux infinis de vidéos dans les poches, mais pas de mettre le personnel nécessaire à ce que nos parents vieillissent dignement.

                A ceci, les « gens sérieux » objecteront que la France est déjà championne du monde des dépenses publiques, ils rappelleront que celles-ci représentent aujourd’hui 57% du produit intérieur brut[1].  Ils oublieront cependant de préciser que ce type de comparaison internationale n’est pas fait à périmètre équivalent, c’est à dire à service équivalent rendu, notamment de protection sociale. Car si on inclut les dépenses de santé, de retraite ou d’éducation payées par l’intermédiaire du secteur privé dans les autres pays riches, alors ces dépenses sont à peu près équivalentes. Autrement dit, les habitants de ces pays effectuent également ces dépenses, dans des proportions similaires et pour des services rendus qui ne sont pas nécessairement meilleurs, mais elles n’apparaissent pas dans cette statistique. Ce que dit ce chiffre, ce n’est pas que la France est particulièrement dépensière, mais que ces dépenses s’exercent dans un cadre public et non privé. Ce que nous payons par l’intermédiaire de nos impôts et cotisations, d’autres le paient en frais de scolarité, d’hospitalisation, ou prime d’assurance.[2]

                Car ces dépenses, en matière de vieillesse notamment, il faut bien les faire, et il faudra d’autant plus les faire que notre population vieillit. La maladie d’Alzheimer touchera par exemple plus d’un million de personnes dans les années à venir. Dans un pays qui vieillit, il n’y a rien de plus normal à ce que les dépenses pour prendre en charge la vieillesse (et les dépenses de santé) augmentent. La seule question qui se pose à nous, et dès les prochaines législatives, est de savoir si nous voulons faire face à ces coûts collectivement ou chacun de notre côté, si nous voulons un système public qui garantit une égale dignité face à la fin de vie ou un système où certains pourront se payer les services de ma tante, tandis que les autres devront espérer qu’elle accepte, bénévolement, de porter un peu plus de monde sur ses épaules.

 


[1] Donnée pour 2015

[2] Pour plus de détail, voir par exemple ces quelques références :

http://www.alternatives-economiques.fr/depenses-publiques-comparaisons-biaisees/00062094

http://www.xerficanal-economie.com/mobile/emission/Olivier-Passet-Le-grand-mythe-de-la-baisse-massive-du-nombre-de-fonctionnaires_3744118.html

http://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2017/04/26/haro-sur-les-depenses-publiques

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