Gilets jaunes, chemises noires et drapeaux rouges

L’extrême droite et une partie de la gauche se retrouvent ces jours-ci du même côté sur les sujets des «gilets jaunes» et du bras de fer budgétaire entre l’Italie et la Commission européenne. Quelques idées, avec l’aide de Karl Polanyi, à opposer à l’argument paresseux des «extrêmes qui se rejoignent».

Cela a déjà été très bien dit ailleurs, mais ce mouvement des « gilets jaunes » contre la fiscalité sur les carburants nous rappelle une évidence : toutes les politiques environnementales qui visent à modifier les comportements des consommateurs en jouant sur les prix (que ce soit par la fiscalité ou l’évolution « naturelle » des marchés, comme celui du pétrole), aussi utiles soient-elle, ne peuvent être acceptées que si elles sont accompagnées par d’autres mesures. Des mesures redistributives au profit des plus pauvres afin de compenser leur caractère injuste et des mesures visant à ce que les consommateurs aient réellement la possibilité de changer de comportement. Disons-le autrement : aucune transition écologique ne sera possible si elle ne s’accompagne pas d’une diminution des inégalités et d’un plan massif d’investissement de l’État et des collectivités locales, notamment dans les transports du quotidien.

                Mais ces deux conditions sont malheureusement incompatibles avec les objectifs d’Emmanuel Macron de baisser les dépenses publiques et de « restituer » l’argent aux plus riches pour qu’ils investissent. Sa stratégie en matière d’environnement, comme ailleurs, repose ainsi sur un maître mot : le « marché », ou autrement dit la confiance dans le libre jeu de la concurrence et des mouvements de prix.  Il en est de même en matière de chômage, où tous ses efforts ont visé à supprimer ou affaiblir les éléments de droit protégeant les salariés des incertitudes liées à un libre fonctionnement du marché du travail. On pourrait citer mille autres mesures allant dans le même sens, mais ce n’est pas un scoop, il nous avait prévenu : notre jeune président croit au libéralisme économique, aux vertus d’un système d’un marchés fonctionnant librement, à l’abri des interventions politiques.

                Mais ce qui est intéressant, c’est que ces idées ne sont pas toutes jeunes, et que lorsqu’on se plonge dans les écrits de Karl Polanyi, la situation actuelle fait un drôle d’écho à celle des années 30. Dans son livre le plus connu, « La grande transformation » (1944), cet économiste hongrois du milieu du siècle s’interroge, comme beaucoup d’intellectuels de son époque, sur les raisons de l’effondrement dans le fascisme et la guerre des sociétés européennes. Pour lui, le fascisme, comme le socialisme, ou les fortes politiques d’intervention de l’État comme le New-Deal aux États-Unis, sont des réactions diverses à une cause unique : les tensions qu’a généré dans la société le projet d’un système de marchés qui s’autorégulent et qui sont maintenus à l’écart des interventions politiques. Pour démontrer cela il plonge aux racines de ce projet économique libéral, au 19ème siècle, et explique que cette « utopie » nécessite la mise en marché du travail (et donc de l’homme), de la terre (et donc de la nature) et de la monnaie (par le système d’étalon or), autant de projets destructeurs de la société qui génèrent selon lui des contradictions insolubles.

                Qu’est-ce que cela a donc à voir avec les « gilets jaunes » et la fiscalité environnementale ? En suivant Polanyi nous pouvons considérer que penser régler la crise climatique par le seul jeu du prix du carbone n’est qu’une extension, dans le domaine de la nature, de cette utopie du marché régulateur qui est à nouveau agissante dans le monde depuis les années 70.  Et si nous avons vu qu’elle était bien vivace dans le domaine du travail, le parallèle est tout aussi frappant dans le domaine monétaire. Polanyi montre en effet que les sociétés européennes se sont en partie autodétruites dans les années 30 pour éviter de dévaluer leurs monnaies dans ce qui était alors le système de l’étalon or. Dans ce système monétaire international, chaque monnaie avait une valeur fixe en or et les déficits extérieurs (qui apparaissent lorsque les quantités importées sont supérieures à celles exportées par le pays) ne pouvaient être compensés que par l’endettement ou le transfert d’or. La seule solution pour s’ajuster était alors de baisser les prix à l’intérieur du pays, ce qui devait permettre (comme on le dit aujourd’hui) de gagner en compétitivité et de rééquilibrer ainsi sa balance extérieure. Comment espérait-on baisser ses prix ? En baissant les salaires et la dépense publique. C’est ce qu’on appelait des politiques de déflation, qui étaient alors fièrement revendiquées par les gouvernants. Le chancelier Brüning promis ainsi en 1930 de ramener les prix allemands au niveau de 1913, il ne parvint finalement qu’à emmener les nazis au pouvoir. En France, c’est le sinistre Pierre Laval, ancien socialiste et futur pétainiste en chef, qui mit en œuvre entre juillet 1935 et juin 1936 la politique de déflation la plus ambitieuse. Celle-ci reposait sur la baisse de 10% de toutes les dépenses de l’État, des salaires des fonctionnaires et des prix administrés. Le Front populaire mit fin à l’expérience.

Qu’en est-il aujourd’hui ? En l’absence d’une union de transfert (c’est-à-dire d'un système de solidarité budgétaire entre États comme il existe par exemple aux États-Unis) qui permettrait de faire fonctionner l’Euro comme une véritable monnaie unique, celle-ci s’apparente à un système d’étalon or. Un pays en situation de déficit extérieur n’a pas d’autre choix que de mourir écrasé sous les dettes, comme la Grèce, et/ou de pratiquer une politique de « dévaluation interne » consistant à baisser ses salaires. Ces derniers ont baissé de 30% en Grèce, et autour de 10% en Espagne, au Portugal et en Italie depuis le début des années 2010. Les exonérations de cotisations sociales successives (pacte de responsabilité, CICE) misent en œuvre depuis 2012 n’ont pas d’autres ambitions que de produire les mêmes effets en France en jouant sur le salaire brut. Quant aux ordonnances Macron sur la « loi travail », elles ne sont qu’un moyen de faire sauter les barrières à ces baisses sur le salaire net. L’Europe est ainsi lancée dans un grand mouvement de concurrence salariale, à la baisse, initié par l’Allemagne des années Schröder. Et sur le plan des dépenses publiques, c’est encore plus clair, le déficit budgétaire est comme dans les années 30 l’ennemi prioritaire à combattre. Ceci est même inscrit dans les traités européens et les infractions à ces règles sont depuis 2012 susceptibles de sanctions. On ne peut imaginer un système monétaire plus contraignant : il prive aujourd’hui les peuples européens de toute possibilité d’intervention, la politique budgétaire est en effet interdite tandis que la politique monétaire est dans les mains d’une banque centrale indépendante. Ne restent que les ajustements par les salaires et la flexibilisation du marché du travail. Comme dans le projet de marché autorégulateur décrit par Polanyi, la question économique a été totalement isolée des possibilités d’interventions politiques.

                Le projet, hier comme aujourd’hui, est antidémocratique. Polanyi rappelle dans son ouvrage la violence d’Etat qui fut nécessaire au 19ème siècle pour fabriquer ces marchés et les faire fonctionner. On pense par exemple à ce parlementaire anglais, Thomas Macaulay, qui plaida en 1842 contre le suffrage universel au nom de la propriété privée - celui-ci ne fut finalement mis en œuvre outre-manche qu’en 1918. Car contrairement à l’idée reçue opposant le marché à l’Etat, le libéralisme économique (comme le rappelle Grégoire Chamaillou dans un livre récent) a besoin d’un État fort, voire autoritaire. Heinrich Brüning, avant de devoir y renoncer, voulut faire passer ses mesures déflationnistes par « décret présidentiel », Pierre Laval obtint le droit de le faire en 1935 et nous nous rappelons que les réformes les plus significatives d’Emmanuel Macron, celles de la « Loi travail », furent adoptées par ordonnance. Alors que les dispositifs relatifs à l’état d’urgence post-attentat ont été transposés dans le droit commun, que les mouvements sociaux et écologistes font l’objet d’une répression judiciaire et policière de plus en plus forte, ces mots de Polanyi sur les années 30 résonnent aujourd’hui fortement : « L’obstination avec laquelle, pendant dix années critiques, les tenants du libéralisme économique avaient soutenu l’interventionnisme autoritaire au service de politiques déflationnistes eu pour conséquence pure et simple un affaiblissement décisif des forces démocratiques qui, sans cela, auraient pu détourner la catastrophe fasciste. »

                L’affaiblissement de la démocratie ne vient donc pas de ceux qui à gauche, aujourd’hui, soutiennent les « gilets jaunes » ou critiquent les menaces de sanctions faites par la Commission européenne à l’Italie pour déficit budgétaire excessif. Comme le gouvernement Grec dirigé par Syriza hier, qui venait de la gauche, ce gouvernement d’extrême droite fait aujourd’hui face aux règles absurdes de la zone Euro et il faut les dénoncer. La compagnie pour la gauche est désagréable, bien sûr, comme l’est celle du Rassemblement national dans le soutien aux « gilets jaunes ». Mais ce serait de la folie que de laisser la contestation de la domination des règles de marché sur nos vies aux héritiers des fascistes des années 30. Comme à cette époque où selon Polanyi « le fascisme, comme le socialisme, était enraciné dans une société de marché qui refusait de fonctionner » la gauche engagée dans ces luttes n’est pas porteuse d’ambiguïtés, mais montre au contraire que nous ne sommes pas condamnés à l’alternative entre le retour du fascisme et la domination des marchés.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.