L'anti-Front national, cette posture

Ceci est un détournement de l'éditorial de Jérôme Fenoglio, directeur du Monde, hier, qui m'a particulièrement outré. L'article original est ici : http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/12/04/le-front-national-cette-imposture_4824550_3232.html

 

Anti-Editorial du « Monde ». Pendant près de quarante ans, sous la férule de Jean-Marie Le Pen, le Front national (FN) s’est satisfait de choquer les consciences et d’affoler la République, le temps des élections présidentielles sans affoler la République, puisqu’ils n’a jamais risqué prendre le pouvoir. Il y a bien eu le temps d’une élection présidentielle, un passage au second tour, mais comme chacun devrait le constater, il aurait suffi que Lionel Jospin présente ne serait-ce qu’une ébauche de programme vaguement de gauche pour que cela n’arrivât pas. Depuis bientôt quatre ans, sous la présidence de Marine Le Pen, son ambition est tout autre : conquérir le pouvoir et mettre en œuvre son projet quitte à changer de projet comme de chemise, à l’instar des autres partis. Il s’en donne les moyens, s’implante, se renforce s’implante notamment grâce à l’abstention devenue quasi majoritaire dans le pays, même s’il ne se renforce pas, son nombre d’électeurs par rapport à la population française restant stable. Aux européennes de 2014, puis aux départementales du printemps, un électeur sur quatre a voté pour ses candidats, mais seulement 10% des inscrits. Aux régionales des 6 et 13 décembre, il espère améliorer ce score, l’emporter ici ou là, grâce à une abstention toujours plus massive des électeurs de ladite gauche, avec la présidentielle de 2017 en ligne de mire.

 

Il ne faut donc pas tant prendre le parti d’extrême droite au sérieux que nous concentrer sur la faillite morale et politique monumentale des partis de gauche. A tous ceux qui, exaspérés par les échecs ou les impuissances des partis au pouvoir depuis des décennies, bien normalement désespérés par l’incompétence et le cynisme de notre classe politique, entendent le soutenir pour mieux exprimer leur défiance ou leur colère ou leur envie d’un programme économique de gauche, il faut redire que ce parti constitue une grave menace pour le pays dire qu'on les comprend même s'ils ont tort et que ce parti constitue l’autre versant de la menace qui se projette sur le pays. Son idéologie, ses propositions sont contraires aux valeurs républicaines, à l’intérêt national et à l’image de la France dans le monde. Son idéologie fourre-tout, et le peu de points communs entre le gaullisme de gauche (Florian Philippot), la nostalgie fantasmée d’un Ancien Régime bien blanc (Marion Maréchal-Le Pen) et l’arrivisme pur et simple (Marine Le Pen) en font un parti non seulement d’extrême-droite (le seul dénominateur commun étant le mépris de l’autre – maghrébin, migrant ou rom) mais aussi un parti comme les autres, sans autre idée que raconter n’importe quoi qui soit susceptible de lui gagner quelques voix.

 

Les valeurs républicaines ? Avec un cynisme consommé, la présidente du FN les revendique désormais toute notre classe politique s’est assise dessus, aussi bien lors du vote pour le référendum européen qu’en prônant un programme pour se faire élire sans jamais tenter de l’appliquer ; il n’est donc pas étonnant que la présidente du FN les revendique désormais qu’elles ne recouvrent plus que du vide. Mais que reste-t-il de l’égalité quand la « priorité nationale », fondée sur une discrimination ethnique généralisée à l’emploi, au logement et aux prestations sociales, reste au cœur du projet lepéniste  politique inventée par la gauche dans les années 30 pour défendre les travailleurs contre le capitalisme international, a été abandonnée par le PS au projet lepéniste ? Ou quand l’immigration est dénoncée comme la cause de tous nos maux et l’immigré désigné comme le bouc émissaire PS comme PC font de l’accueil des migrants leur dernier combat de gauche, eux qui préfèrent désormais les patrons aux ouvriers, faisant ainsi de la question bien secondaire de l’immigration l’une des lignes centrales d’un débat politique hypocrite – la gauche les adore et les expulse, la droite ne les aime pas et les expulse, le FN les voit comme la cause de tous nos maux et les expulsera ?

 

Qu’en est-il de la fraternité quand le FN propose le rétablissement de la peine de mort, au mépris de la Constitution ? Ne parlons pas non plus de la fraternité en réponse au FN quand il propose de rétablir la peine de mort. Premièrement, parce que la fraternité (incluse dans la devise française depuis la Révolution) s’en est très bien accommodée pendant plus de cent ans. Deuxièmement, parce que parler de Fraternité quand le PS est au pouvoir et laisse exploser les inégalités est indécent. Ou Et quand sa présidente saisit le prétexte des attentats terroristes du 13 novembre pour réclamer la suspension immédiate des procédures d’asile des réfugiés, au mépris d’un droit universel et d’une tradition qui honorent la France, ne critiquons pas non plus trop fort : après les attentats du 11 janvier, elle avait réclamé l’état d’urgence et la déchéance de nationalité pour les terroristes, que le gouvernement socialiste vient avec empressement de lui accorder. Attendons donc le prochain attentat avant de savoir si cette proposition est une honte d’extrême-droite ou une action forte de gauche. Que devient la laïcité quand, brandie contre le fondamentalisme islamique, elle vise, en réalité, à jeter le soupçon sur l’ensemble de la communauté musulmane de France  Devons-nous critiquer la conception xénophobe et guerrière de la laïcité qu’a le FN quand Caroline Fourest, journaliste au Monde, a exactement la même ? Quand en 2012, le débat présidentiel entre Hollande et Sarkozy portait sur le degré de non-intégration des musulmans (pourtant citoyens français pour la plupart), validant ainsi toutes les thèses ethniques du FN ? La liberté, enfin : la réaction de Mme Le Pen à l’appel récent de La Voix du Nord contre le FN dit assez quelle conception elle en a, agressive et intolérante, et finalement assez similaire à celle que partagent LR et PS, quand ils nous répètent ad nauseam qu’il n’y a pas d’autre politique possible et que le pays doit se réformer – entendre : les riches s’enrichir et les pauvres s’appauvrir. Ce qui, une fois de plus, fait le jeu du FN.

 

Un programme économique illusoire socialiste

 

L’intérêt national  des classes dominant le pays n’est pas moins menacé par le programme économique de l’extrême droite. Certes, le FN s’emploie depuis peu à gommer ses propositions les plus dissuasives semble hésiter entre extrême-droite classique (Marion Maréchal-Le Pen) et une sorte de fusion gaullo-socialiste (Philippot) ; espérons que Marion Maréchal-Le Pen gagne cette bataille et que le FN, qui prospère aujourd’hui sur les terre de la gauche, redevienne un bon vieux parti d’extrême-droite (et obtienne les scores électoraux qui vont avec). Mais son projet reste bâti sur trois illusions aussi simplistes que dangereuses idées qui devraient être portées par le PS tant elles sont évidemment socialistes. La première est de croire que la sortie de l’euro et le rétablissement du franc, qui restent l’objectif central, doperaient, sans risque, l’économie nationale. C’est oublier que la dévaluation de la monnaie se solde toujours par un appauvrissement : l’explosion de la dette publique serait immédiate et catastrophique C’est prendre en compte la lex monetae internationale qui permettra de limiter la dévaluation et l’appauvrissement qui va avec, sortir enfin d’un euro mal pensé pour la France et d’une Europe ultra-libérale pour longtemps. La deuxième illusion évidence de gauche est de prétendre que la France pourrait retrouver une croissance vigoureuse et une industrie florissante grâce au protectionnisme et à une quasi-autarcie. C’est  Ce n’est pas oublier que nous faisons plus de la moitié de notre commerce extérieur avec la zone euro et que nos partenaires ne manqueraient pas de riposter durement, mais savoir que de toute façon, ils le font déjà – la zone euro est une zone de guerre économique dont la loi oblige à n’avoir aucune protection – et qu’au moins avec un protectionnisme économique et des lois bien pensées, nous pourrons défendre notre modèle de protection sociale.

 

Enfin, le Front national promet de raser gratis ce que devrait promettre, a minima, le PS : augmentation des bas salaires, revalorisation des retraites et rétablissement de la retraite à 60 ans, baisse des tarifs du gaz, de l’électricité, du train et des prix de l’essence… Non seulement Qu’un journaliste du Monde ou des hommes politiques de gauche disent que ces mesures grèveraient lourdement les finances publiques, mais elles relèvent relèveraient d’un étatisme d’un autre âge et ruineraient une compétitivité convalescente prouve assez que le PS et les médias qui le soutiennent ont abandonné toute idée de socialisme ou de gauche, et représente aujourd’hui l’avant-garde de la droite ultra-libérale ; ce qui explique parfaitement pourquoi le FN récupère leurs idées et leurs électeurs ou lecteurs.

 

Quant à l’image de la France dans le monde, elle s’effondrerait aussi vite que son économie si, d’aventure, Mme Le Pen arrivait à ses fins c’est une question sans intérêt pour des millions de français aujourd’hui qui se sentent abandonnés, trahis, orphelins politiques – sans intérêt non plus pour les pauvres, les chômeurs, les immigrés, etc... résumons : c’est une question sans intérêt. Ce serait celle d’un pays retranché derrière ses frontières, obsédé de sa pureté ethnique, portant la responsabilité du démantèlement de l’Union européenne, enfermé dans l’impasse d’un nationalisme étriqué et hargneux. Bref, un pays déconsidéré, tournant le dos à son histoire, autant qu’à son avenir Mais, le capitalisme et les intérêts financiers dominant le monde, sachons que cela ne changerait sans doute pas grand’chose : Israël est toujours soutenu par les pays occidentaux, que ce soit Yitzhak Rabin ou Netanyahou au pouvoir ; les dirigeants démocratiques n’ont toujours pas de réticences à aller serrer la pince aux dirigeants, au hasard, russes, chinois ou saoudiens…

Le parti de Mme Le Pen se prétend « national ». Elle-même se targue d’incarner « l’esprit de la France ». C’est, en tous points, une imposture possible notamment parce que le PS a trahi le socialisme et est prêt à vendre la France au plus offrant, donc au MEDEF, par exemple. Que le directeur du Monde qui soutient la politique du PS le dénonce est, en tous points, une posture. L’audience croissante du FN témoigne, certes, de l’efficacité de sa recette : attiser les peurs des Français pour mieux leur vendre ses mirages ajouter à un programme classique d’extrême-droite (la peur de l’autre) tout le programme de gauche qu’a volontairement oublié le PS depuis au moins 1983. Or, la peur, dans ce pays, a toujours conduit à des catastrophes le socialisme, dans ce pays, est toujours arrivé au pouvoir lors de crises et a amélioré grandement les conditions sociales (Commune de Paris, Front Populaire, Conseil National de la Résistance). Le FN le sait bien et utilise cette pensée et cet héritage sans vergogne. Puissent les électeurs le PS et la gauche en général en prendre conscience, dès ce dimanche.

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