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Billet de blog 2 sept. 2022

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Balade botanique en Covidie

Durant la pandémie, le coronavirus a contaminé non seulement les corps, mais aussi la langue et particulièrement la novlangue managériale à l’hôpital. Bien que disposant déjà d’un lexique fourni, celle-ci s’est étoffée de tout un tas de mauvaises herbes invasives.

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"Ne pas permettre aux pouvoirs de disposer à leur gré, pour leur confort, du vocabulaire." 
Jean Genet, préface aux Textes des prisonniers de la « fraction armée rouge », 1977

Durant la période Covid, le virus dans sa propagation fulgurante a entraîné dans son sillage tout un nouveau lexique à l’hôpital rendant l’ancien ringard et pas assez disruptif. Si bien qu’on pourrait parler, après les nièmes vagues épidémiques, d’une vague de contamination linguistique. Agnès Vandevelde-Rougale avait déjà comparé la novlangue managériale à un « virus socio-psycho-linguistique » qui infecte les individus pour se répliquer et se répandre1. En botaniste hospitalier, c’est sur ces nouvelles pousses croissant sur un terreau déjà bien fertile que nous souhaitons nous arrêter. 

Ceci est bien connu, la novlangue managériale a totalement infecté l’hôpital public facilitant la diffusion d’un Nouveau management public, véritable carcan qui parasite l’activité du soin.  Ce management répond à un double impératif  : application d’une logique gestionnaire comptable quand l’hôpital est devenu une entreprise et  contrôle du comportement des agents. Il s’appuie pour cela sur tout un arsenal d’outils très élaborés (audit, démarche qualité, évaluation des pratiques professionnelles…) et sur un langage bien spécifique : la novlangue managériale.

Ce discours managérial a tendance à complexifier les mots, à utiliser des mots à la mode, des anglicismes, des sigles abscons et à manier des substantifs percutants renforcés par des adjectifs et des adverbes contraignants, le tout à l’origine d’un niveau de généralité et d’abstraction élevé et visant à établir une communauté de langage de manière aconflictuelle2. Cette profusion s’insère dans un contexte d’économicisation des discours, et plus particulièrement dans le contexte de la contrainte budgétaire à l’hôpital public.

Il exerce une fonction puissante de dispositif au sens de Foucault3 et d’Agamben4 et influence par conséquent la conduite des soignants par incorporation de ce langage (phénomène passif par « imbibition ») ou par appropriation (phénomène actif et volontaire). Le tout aboutit à réduire les esprits à « l’état de gramophone » (Orwell)5 contraints à répéter en boucle ces mots creux.

Nous avions qualifié ce processus de langagement inspiré du terme management, lui-même issu du latin manus agere (agir par la main). Par symétrie, le langagement renvoie au fait d’agir par le langage pour conduire les comportements des soignants. De plus, il s’appuie sur une réalité fictionnelle élaborée à des fins de manipulation : ce langage ment. Enfin, il prend à revers « l’engagement » ânonné à l’envie par les manageurs.

La situation pandémique de Covid-19 a été particulièrement propice pour étoffer cette novlangue grâce à l’imagination sans limite, et certainement aussi grâce au temps de travail consacré et rémunéré par le contribuable, de nos manageurs. Certains de ces mots ont diffusé largement en dehors des murs de l’hôpital.

Commençons notre périple botanique dans la jungle lexicale de la Covidie et voyons quels termes fleurissent en cette saison.

Cellule de crise

Durant toute cette période, nous enchaînons les « cellules de crise » quand auparavant nous effectuions des réunions parfois qualifiées d’extraordinaires, non pas tant par leur contenu – souvent, trop souvent assez insignifiant – ni par leur fréquence – qui frise parfois l’indécence – mais par un ordre du jour devant répondre à un impératif d’urgence. Quand on est convié à une cellule, on a l’impression d’appartenir à un petit groupe d’initiés, une guilde de décideurs, les premiers informés, la crème de la crème de l’hôpital. Et quand en plus, cette cellule est de crise, on comprend désormais que l’heure n’est pas seulement extraordinaire, mais elle est aussi grave, il faut qu’on sorte de la crise par nos décisions.

La réalité est bien toute autre quand on a l’honneur d’être membre de cet ordre secret qui tire les ficelles. Il ne s’agit ni plus ni moins que de poursuivre la ligne directrice des réformes hospitalières6 : faire encore mieux avec beaucoup moins. La gestion de la pénurie hospitalière en période de pandémie est un art particulièrement délicat. Tout l’enjeu de la réunion est donc de faire face à un nouvel afflux de patients en répartissant la contrainte afin que l’élastique soit tendu, mais sans atteindre le point de rupture. Là réside la subtile agilité : répartir l’effort sur tous les services avec des équipes épuisées et en sous-effectif. Effectivement, on comprend mieux ainsi l’intérêt de convier l’élite dans cette secte savante.

Extension de sens abusive

Nous avons vu arriver également dans cette période prodigieuse le substantif « capacitaire ». Il n’est pas un courriel actuellement qui ne le mentionne lorsque l’hôpital arrive à saturation : manque de capacitaire, développement du capacitaire, augmentation du capacitaire… Si l’on se réfère au dictionnaire, on se demande bien ce que cela peut signifier dans ce contexte un peu à la façon du roi Burgonde de Kaamelott s’écriant : « Qu’est-ce à dire que ceci ? ». En effet, l’Académie française nous en donne la définition suivante : « un nom qui désigne le titulaire d’une capacité en droit ou, par extension, la personne qui prépare ce diplôme ».

La langue vernaculaire hospitalière, version managériale, se plaît par coquetterie et par esprit technocratique à l’utiliser à tout bout de champ pour remplacer ici nombre de lits, là places disponibles ou là encore capacité d’hospitalisation. Et ce, malgré le risque d’encourir, à user d’une telle extension de sens abusive, le courroux mortel des Immortels qui n’hésitent pas à fustiger « ce type d’emploi dans la mesure où des mots ou des locutions bien ancrés dans l’usage sont déjà à notre disposition ».

Dans la mesure où le « capacitaire » ne permet plus de faire face au flux de malades, la « criticité » est telle que l’hôpital est en situation de tension extrême. Voici le nouveau venu dans la famille : « criticité ». Selon le Larousse, la criticité, nom féminin dérivé de critique, utilisé dans le contexte de l’énergie nucléaire, renvoie à la « condition permettant d’amorcer et d’entretenir une réaction en chaîne au sein de matières fissiles ».

Si l’idée en dévoyant ce terme est d’affirmer que la situation est explosive, on peut dire que pour une fois les technocrates ne visent pas l’euphémisme. Toutefois, on peut quand même s’interroger sur la pertinence d’une telle analogie. C’est plutôt encore une fois du côté de l’extension de sens abusive qu’il faut rechercher cette envie pressante d’user d’un vocable qui sous l’apparence de la technicité renferme du vide, mais du vide étincelant, qui en met plein les mirettes !

Ô Ciel, Oh Heaven

Parler du nouveau lexique sans faire un détour par les mots vus du « -ciel » serait un péché. Quelle terminaison dissonante à nos oreilles chatouilleuses que d’entendre les termes « distanciel » quand on doit faire une réunion virtuelle par visio-conférence ou « présentiel » quand la réunion a lieu avec les protagonistes en chair et en os ! Ce sont certainement les anglicismes les plus usités par temps de Covid et qui ont contaminé tout l’espace public. Il faut bien l’avouer c’est beaucoup plus rutilant que « à distance » ou « en présence ».

Ce gloubi-boulga de globish n’en finit plus de polluer notre langue avec ces « clusters » au lieu de cas groupés, ces « testing » au lieu de dépistage et ces « tracing » pour la recherche de cas contacts. Le tout concourant à ce que les linguistes nomment des pertes de domaine de la langue française. À leur suite, Alain Borer qualifie ce sabir « d’anglobal » et pour lui « quand l’anglobal s’empare d’un domaine, c’est irréversiblement »7. La langue française s’ampute ainsi d’une partie d’elle-même afin de se greffer d’autres termes. Et il faut dire, pour rester dans le domaine botanique, que le greffage prend bien !

 ***

Nous voilà au terme de cette petite balade botanique en Covidie. Nous n’avons fait que découvrir quelques nouvelles espèces, nous ne prétendons pas avoir fait une exploration complète. Cette nouvelle branche de la botanique est promise à un bel avenir pour peu que l’on prenne la peine de se baisser pour de nouvelles cueillettes, au risque sinon de laisser proliférer par négligence de nombreuses variétés invasives qui finiront par remplacer peu à peu nos mots et uniformiser, voire rabougrir notre pensée.

 Article paru dans la revue Pratiques N°98 « Mots dits soient et mal y panse » 

Notes

1. Agnès Vandevelde-Rougale, La novlangue managériale. Emprise et résistance, Paris, Ères, 2017.

2. Michel Feynie, « Le discours managérial instrument « d’idéalisation » de l’entreprise », in La langue du management et de l’économie à l’ère néolibérale. Formes sociales et littéraires, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2015

3. Cf. la définition conceptuelle de dispositif de Foucault dans Michel Foucault, « Le jeu de Michel Foucault », Dits et écrits, volume III.

4. Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Paris, Payot et Rivages, 2014.

5. George Orwell, Essais, articles, lettres, tome 3 (1943-1945), Ivrea, 1998.

6. Marie-Odile Safon, Les réformes hospitalières en France, Aspects historiques et réglementaires, IRDES, 2021.

7. Alain Borer, « Speak white ! », Pourquoi renoncer au bonheur de parler français ?, Paris, Tracts Gallimard, 2021

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