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Billet de blog 9 oct. 2021

Défendre le vivant contre le capitalisme

Ce texte se veut une modeste réponse à l’article de Frédéric Lordon « Pleurnicher le vivant ». Dans ce texte, l’auteur fustige les penseurs du vivant qui ne semblent pas vouloir réaliser ou expliciter le lien entre destruction du vivant et capitalisme. Nous nous permettons ici de nuancer ce constat.

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Tout d’abord, précision indispensable ici, nous tenons à souligner, avant d’aller au fond du propos, l’apport incontestable de la pensée de Frédéric Lordon dans le courant politique et philosophique que l’on qualifiera grossièrement de gauche. Une gauche bien entendu au sens noble et puissant, c’est à dire une gauche radicale, de rupture, en contradiction avec une gauche au sens mou, d’accompagnement, le capitalisme étant la chose à accompagner. Peu de penseurs ont cette clarté d’esprit et surtout cette hauteur de vue qui permettent de s’abstraire des querelles insignifiantes qui ont cours à gauche. Il permet de clarifier une bonne fois pour toute que le seul avenir désirable pour l’humanité est une sortie du capitalisme vers le communisme1 et qu’il ne faut pas s’illusionner sur la possibilité de le faire en dehors des institutions2, c’est à dire simplement cantonnés dans des îlots de résistance.

Ceci étant dit, nous pouvons aborder notre désaccord suite à la lecture de son article Pleurnicher le vivant3. Celui-ci traite d’une tendance lourde de fond, à laquelle je souscris, qui suit la célèbre maxime de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Ici il s’agit de déplorer l’érosion de la biodiversité et la catastrophe climatique sans remettre en question de ce qui en est à l’origine : le capitalisme. Cependant pour Lordon, dossier thématique du Monde à l’appui4, les penseurs du vivant dans leur ensemble et dans les suites des réflexions de Bruno Latour5, tomberaient dans ce travers. Leur profonde inclination à s’apitoyer sur la destruction du vivant, sur laquelle il n’y aurait que pleurnicherie, n’aurait d’égale que leur superficialité quant à la critique de ce qui entraîne cette destruction : le capitalisme. Celui-ci n’est même pas cité dans ce dossier, preuve de leur inconsistance et surtout du caractère inoffensif de tels textes. Ces idées pouvant même être accaparées et défendues par les détenteurs du capital et l’injonction à se relier au vivant faire l’objet de récupération, par exemple à l’occasion d’expositions financées par de riches mécènes dont l’accumulation de fortunes conduit au désastre pourtant décrié. Tout cela est vrai, il serait stupide ou malhonnête d’affirmer le contraire.

Cependant, là où Lordon a tort, peut-être par méconnaissance de certains auteurs moins célébrés dans les médias dominants, c’est quand il n’aborde pas la participation à l’élaboration d’une contre-hégémonie contre le capitalisme de nombre de ces penseurs et à la prise de conscience collective des origines du désastre environnemental. Bien sûr, il s’agit d’une prise de conscience tardive chez une partie éduquée et bourgeoise de la population qui n’avait pas sourcillé jusque-là devant le désastre social du capitalisme. C’est une remarque juste de Lordon. Toutefois, cet affect met quand même en branle et éveille les esprits. Le lien ensuite avec les autres conséquences du capitalisme est rapidement établi et un souhait d’en finir peut se dégager. Baptiste Morizot, philosophe, appelle ceci la bataille culturelle et nous invite à passer de la passion triste et de l’affect de haine selon Spinoza de l’indignation, nécessaire première étape, à celui de la joie de lutter pour l’habitabilité de la terre. Il le dit en ces mots : « C’est cela, au fond, l’indignation. Précisément : on est attristé, atterré, dévasté par l’existence du néolibéralisme, de l’extractivisme, du capitalisme financiarisé, des forces économiques qui produisent le réchauffement climatique etc. C’est là un carburant pour les luttes extrêmement puissant […] L’engagement ne vole pas loin, il ne vole pas longtemps si on lutte seulement contre : il faut lutter aussi « pour ». Mais pour quoi ? »6 Et ensuite Morizot, de nous inviter à « [ê]tre vivant, être de ce monde, partager avec les autres vivants une communauté de destin et une vulnérabilité mutuelle, tout cela ne fait pas partie de notre conception culturelle de nous-même »7.

En réalité un auteur comme Morizot nous invite à nous relier au vivant, non pas naïvement, sans autre but que celui simplement de « penser en iceberg ou habiter en oiseau »8, mais à la suite de Descola dans celui de dépasser le clivage nature/culture9. En effet, dans cette division habituelle, préserver la nature est même devenu un privilège du capitalisme : tourisme vert, parcs naturels… qui vise alors à un simple émerveillement bourgeois. Il s’agit alors selon Morizot de « désincarcérer l’affect de l’émerveillement de sa caricature comme une émotion strictement esthétique, bourgeoise, désintéressée, ou enfantine, inconsciente de la conflictualité du monde »10. Pour se faire, « l’enjeu est de restituer leur prodige aux autres formes de vie, mais ensuite de politiser l’émerveillement : d’en faire le vecteur de luttes concrètes pour défendre le tissu du vivant, contre tout ce qui le dévitalise. A savoir, essentiellement un système économique extractiviste et néolibéral »11. Le mot « capitalisme » n’est pas strictement énoncé mais ses dégâts sur l’environnement clairement décrit et le lien à faire ne nécessite ni d’importantes ressources intellectuelles ni un effort démesuré d’imagination : « culture de cheapisation du monde vivant qui le porte (dévaluation ontologique, dépréciation éthique, dévalorisation économique par la transformation des milieux donateurs en matière bon marché) ».

Morizot nous invite à nous relier au vivant pour le défendre et donc nous défendre. Il insiste sur notre commune naturalité et notre commune vulnérabilité face au capitalisme. Sa formule en est à la fois la synthèse et le mot d’ordre : « Nous sommes le vivant qui se défend »12.

Nous sommes alors sommés d’agir. Il nous encourage à commencer par des luttes précises et territorialisées plutôt que par des prises de positions abstraites : « le système capitaliste, l’Homme, la mondialisation »13. C’est un moyen d’activer notre puissance d’agir car comme le déplorait Bourdieu, en s’appuyant sur Spinoza, « il n'y a pas de force intrinsèque de l'idée vraie ». En revanche, il est très bien démontré par Lordon14 que « créer une pluralité d’îlots, d’archipels, est la seule manière de retourner le capitalisme »15 et s’en tenir là est insuffisant. Néanmoins, cela renvoie au premier niveau du concept de polycentricité d’Elinor Olstrom développé dans le dernier ouvrage de Benjamin Coriat16 à propos du climat comme bien commun. Il s’agit d’un mode de gouvernance évoqué dans ce livre dans le cas du climat, mais ce pourrait être la défense du vivant ou le renversement du capitalisme par le communisme, un domaine donc complexe et diffus dans l’espace et dans le temps et basé sur la théorie des communs. Dans ce cadre, les luttes locales sont une première dimension. Celles-ci doivent ensuite être coordonnées (deuxième dimension) et permettre de créer un cadre général telles que des lois (troisième dimension). De là, l’appel de Morizot à des luttes locales dans le cadre général de défense du vivant et où l’on pourrait à sa suite ajouter l’indispensable renversement du capitalisme.

Défendre le vivant est aussi un bataille de l’imaginaire, d’autant plus salutaire que celui-ci est colonisé par le capitalisme depuis plusieurs décennies. A ce titre, Alain Damasio, qu’on ne peut taxer de modéré quand il s’agit de critiquer le capitalisme, a bien vu que cette bataille pour renverser le capitalisme se joue désormais dans le lien au vivant17. Son œuvre Les Furtifs18, évoluant dans l’univers biopunk comme il le définit lui-même, permet une mise en récit de la force de la formule de Morizot « Nous sommes le vivant qui se défend ». L’auteur de science-fiction sait d’ailleurs reconnaître ce qu’il doit à la pensée de ce philosophe dans sa postface à Manières d’être vivant19. La bande dessinée n’est pas non plus en reste avec un auteur comme Alessandro Pignocchi qui, à la suite de Descola, dans ses œuvres satiriques et ironiques, nous invite lui aussi à dépasser le clivage nature/culture comme puissance d’agir pour préserver le vivant et pour en finir avec le capitalisme20.

***

Pour conclure, il serait profondément injuste de réduire la richesse de la réflexion du vivant à certains auteurs médiatiques, à certaines prises de positions inoffensives et de reprocher à tous ces penseurs leur absence de critique et de recul face au capitalisme. Il faut aussi leur reconnaître leur capacité à nous affecter, même s’il eût été préférable d’avoir été affectés depuis longtemps par les désastres sociaux et démocratiques du capitalisme avant les dégâts environnementaux, à nous dessiner des avenirs désirables faits de liens avec le vivant (lutter pour), à créer une communauté qui transcende les classes pour pouvoir, un jour, renverser le capitalisme.

Notes :

1Frédéric Lordon, Figures du communisme, La Fabrique, 2021

2Frédéric Lordon, Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique, 2019

3https://blog.mondediplo.net/pleurnicher-le-vivant

4https://www.lemonde.fr/les-penseurs-du-vivant/

5Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017

6Baptiste Morizot in Renouer avec le vivant, Socialter, Hors-Série n°9, décembre 2020-février 2021

7Ibid

8https://blog.mondediplo.net/pleurnicher-le-vivant

9Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Folio essais, 2015

10Baptiste Morizot in Renouer avec le vivant, Socialter, Hors-Série n°9, décembre 2020-février 2021

11Ibid

12Baptiste Morizot, Raviver les braises du vivant. Un front commun, Actes Sud/Wildproject, 2020

13Baptiste Morizot in Renouer avec le vivant, Socialter, Hors-Série n°9, décembre 2020-février 202

14Frédéric Lordon, Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent…, La Fabrique, 2019

15https://www.bastamag.net/Alain-Damasio-Les-Furtifs-La-Volte-ultra-liberalisme-ZAD-pouvoir-alienation

16Benjamin Coriat, Le bien commun, le climat et le marché. Réponse à Jean Tirole, Les Liens Qui Libèrent, 2021

17Alain Damasio in Le réveil des imaginaires, Socialter, Hors-Série n°8, avril-mai 2020

18Alain Damasio, Les Furtifs, La Volte, 2019

19Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020

20Alessandro Pignocchi, Petit traité d'écologie sauvage, éditions Steinkis, 2017

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