Pandémie, Syndémie, Démocratie

La période sanitaire actuelle nous plonge dans l'urgence et l'angoisse du virus mais aussi des mesures qui chaque semaine ou presque vont ou peuvent être annoncées. Heureusement quelques autrices et auteurs nous font partager leur réflexion avec talent et nous ouvrent un horizon démocratique jusque-là très voilé.

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La période sanitaire actuelle nous plonge dans l'urgence et l'angoisse du virus mais aussi des mesures qui chaque semaine ou presque vont ou peuvent être annoncées. Dans ce climat anxiogène et pressé, quelques textes cruciaux paraissent et nous permettent de faire un pas de côté nécessaire. Des autrices et auteurs nous font partager leur réflexion avec talent et nous ouvrent un horizon démocratique jusque-là très voilé.

Un premier texte est un éditorial paru en septembre 2020 dans la revue Lancet, écrit par son directeur, Richard Horton, intitulé COVID-19 is not a pandemic. Ce texte aborde le concept de "syndémie" plus à même de décrire la situation actuelle que  le mot "pandémie". Dans le sens où une pandémie touche tout le monde (pan- en grec = tout et démos = le peuple). En effet, les principales personnes touchées de manière grave sont les plus fragiles (médicalement et/ou socialement) et présentant des comorbidités pour beaucoup issues de nos conditions de vie : obésité, maladies cardio-vasculaires… et elles-mêmes renforcées par les inégalités sociales. Cependant, les modélisations épidémiologiques, basées sur des épidémies infectieuses anciennes telles que la peste, ne sont pas adaptées au Covid-19 et les mesures prises, en fonction de ces modélisations, ne sont pas les plus pertinentes : confinement, couvre-feu… Cette réflexion est très intéressante et à développer.

Un deuxième texte est le Tract Gallimard de Barbara Stiegler, intitulé De la démocratie en pandémie, paru le 14 janvier 2021. Barbara Stiegler, philosophe, professeure à l’Université Bordeaux Montaigne dirige le Master Soin, éthique et santé. Elle connait donc très bien le domaine de la santé. Ce texte percutant évoque la situation finalement totalement non démocratique que nous vivons. Elle évoque ses interrogations et son indignation, légitimes, face aux restriction de nos libertés décidées en conseil de défense hermétique, sur les conseils de scientifiques choisis et selon des études et rapports qui ne sont pas diffusés. Un texte salutaire. Pour ceux qui préfèrent l’audio, c'est ici. Contrairement à l'initiative du Pr Claris avec son appel à éviter les "polémiques" et sa pétition incitant au consensus perpétuel, et aux  propos sidérants d’Axel Khan : "Face à une pandémie, c’est un inconvénient d’être dans une démocratie et surtout dans une démocratie contestataire.", il est difficile d’accepter que la réflexion, le débat, le dissensus soient des freins ou des obstacles à la gestion de cette crise.

Cette crise va d’ailleurs durer et d’autres vont survenir (preuves actuelles et passées : épizooties par exemple aviaires, SARS-Cov-1, SRAS, H1N1…). C'est ce qu'analyse très clairement dans son dernier ouvrage Benjamin Coriat La pandémie, l’anthropocène et le bien commun avec une invitation à la (ré)appropriation de la santé, véritable commun à gérer d'une manière collective et pleinement démocratique. Cette réflexion sur les communs dans la santé fait aussi l'objet du livre Pandémopolitique, réinventer la santé en commun de Jean-Paul Gaudillière, Caroline Izambert et Pierre-André Juven, analysant à partir de l'expérience du triage des malades, le "triage systémique façonné par les politiques néolibérales et une technocratie sanitaire qui a, de longue date, négligé la santé publique".

 

Ces textes, et bien d'autres, nous permettent de faire un pas de côté quand nous sommes trop pris dans l’urgence quotidienne. Nous ne pouvons accepter d’être en état d’urgence sanitaire perpétuel ni que la démocratie soit considérée comme un obstacle. Le processus démocratique doit être la pierre de touche des mesures prises censément pour notre bien.

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