Un fil d’Ariane pour Macron

Dans un texte de 2011 intitulé « Les labyrinthes du politique. Que peut-on attendre pour 2012 et après ? », l’auteur, un certain Emmanuel Macron, donne une analyse de la politique et un certain nombre de pistes pour sortir de ces labyrinthes. Une fois devenu ministre puis Président de la République, il semble s’être égaré à son tour dans ce dédale et nous lui offrons son propre fil d’Ariane.

La revue Esprit publie en 2011, un article intitulé Les labyrinthes du politique. Que peut-on attendre pour 2012 et après ?1 dans lequel l’auteur, promis à un avenir prestigieux en politique, fait une critique judicieuse de l’évolution du jeu politique et notamment de la temporalité électorale insuffisante à régler des problèmes complexes nécessitant une réflexion de temps long. Emmanuel Macron, puisqu’il s’agit de lui, compare les élections et l’action politique à des labyrinthes dans lesquels les responsables politiques se perdent et il dessine des pistes pour en sortir. Visiblement, une fois arrivé aux plus hautes responsabilités, on notera que lui-même, après avoir mis en garde sur ce risque, semble s’être égaré dans ce dédale qu’il a théorisé. Nous proposons par conséquent ici de lui tendre son propre fil d’Ariane pour l’aider à retrouver le bon chemin.



Farce électorale et personnage principal

Dès le début de son texte, Emmanuel Macron décrit très justement, pour le déplorer, que les élections présidentielles s’assimilent à une pièce de théâtre : « [l]a vie politique nationale est scandée par cette scène du temps élyséen » et dans laquelle se résume toute la vie politique. Dans cet univers théâtral, l’élection présidentielle de 2017 s’est déployée dans un registre tragicomique, confinant le plus souvent à la farce, avec des acteurs figés dans des postures bien trop souvent ridicules et dont le verbiage et les gesticulations n’avaient pour seules fins que d’occuper la scène médiatique et de masquer leur impuissance à changer quoi que ce soit dans le carcan supra national qui les dépasse. C’est pourquoi Emmanuel Todd qualifie lui-même cette période électorale de « Très Grande Comédie »2. Le futur Président n’a pas échappé à cette mascarade à laquelle il s’est prêté à son tour en acteur de premier rôle malgré ses propres mises en garde.

Il s’en prend ensuite à la personnalisation de l’élection présidentielle dans laquelle le candidat cristallise sur sa personne à la fois son programme, les futurs députés qui dépendent de sa victoire et les électeurs : « les partis passent l’essentiel de leur temps à débattre de l’identité et de la pérennité du candidat qui, non seulement doit gagner les élections, mais de facto, emmener dans son sillage les parlementaires qui, désormais plus que naguère, dépendent de lui ». La suite montrera pourtant qu’il n’a pas retenu ses propres leçons. En témoigne la propagande autour du candidat jeune, intelligent, nouveau, presqu’un surhomme voire le messie venant sauver la Nation, orchestrée par les médias. En plus caricatural, le choix mégalomaniaque du nom de son parti basé sur ses propres initiales En Marche ! finit d’enterrer son propos de 2011. Ou alors, personnalisation encore plus ridicule, une fois au pouvoir, en pleine affaire Benalla, il déclare : « le responsable c’est moi et moi seul…qu’ils viennent le chercher ! »3



Temporalités politiques et effets d’annonce

Ensuite, l’auteur énonce avec justesse une tension entre deux temporalités politiques : temps court, celui des mesures, et temps long, celui des problèmes complexes de long terme. Il le dit en ces termes : « Depuis une vingtaine d’années s’est progressivement créé un hiatus entre l’émergence des problèmes de long terme, complexes, structurels, parfois mondiaux, et des urgences économiques, sociales, démocratiques dont le non-traitement immédiat est perçu comme insupportable par les opinions publiques ». Il énumère ensuite quelques-uns de ces ces problèmes complexes : « [l]es « grandes » questions politiques sont aujourd’hui le climat, la dette publique, la régulation financière internationale, les inégalités mondiales, le vieillissement des populations ». Pour lui, jusqu’à présent, les responsables politiques ont tendance, face à ces problèmes complexes, à proposer des solutions qui s’accumulent de façon trop rapide sans en saisir les enjeux profonds et qui rythment : « l’agenda politique à coup de «Grenelle », de sommets, de conférences nationales sans que, pour autant, on ne définisse aujourd’hui en France un véritable agenda politique compatible avec ces problématiques ». Cette critique de 2011 s’applique de manière parfaite à son mandat de Président, les mêmes travers, pour les mêmes effets. Songeons au « Ségur de la santé »4, annoncé en urgence, dans les suites d’une période usante pour les soignants et en prévision de la reprise possible du mouvement de contestation de l’hiver 2019/2020 au moment même où le capital symbolique des soignants pouvait emmener un mouvement plus large, plus soutenu et donc plus dangereux. Ce « Ségur » finalement accoucha de quelques mesures superficielles, sans véritablement aboutir à des réformes de fond quant au service public de santé. Par exemple, bien que le ministre de la santé énonce avec force à l’Assemblée nationale que la situation s’améliore « grâce à l’attractivité retrouvée des métiers du soins notamment en secteur hospitalier 5», les infirmières continuent à quitter l’hôpital. On pourrait aussi évoquer le précipité « Grand Débat », surgissant soudainement dans l’agenda politique, qui n’a pas, comme prévient l’auteur de cet article pour tous ces évènements, « réussi à faire aboutir des réformes structurelles nécessaires ». Tout ceci est une nette illustration de ce qu’il met pourtant en évidence comme manque de réflexion pour une politique de long terme et qu’il résume très bien dans cette phrase : « Lorsque les problèmes relèvent du temps long, le pouvoir politique adopte un traitement symbolique (des grandes messes, une inscription à l’agenda, etc.) sans procéder aux réformes structurelles requises, ni s’exposer au coût politique qui les accompagne. ». Il propose pour cela une solution qu’il a visiblement beaucoup de peine à appliquer durant son mandat : « La discipline qu’implique le traitement des problèmes longs exige une pédagogie permettant de construire un consensus politique et social et une constance dans l’application. ». Les membres de la Convention Citoyenne pour le Climat, les Gilets jaunes et l’opposition au Parlement apprécieront sans doute la façon dont se construit aujourd’hui le « consensus politique et social ».

A l’opposé, les urgences de court terme, légitimes selon Macron, sont nombreuses mais « les réponses immédiates sont apportées et s’inscrivent souvent dans la réaction mécanique et médiatique ». Là encore, les exemples actuels pour appuyer ce propos ne manquent pas : loi contre le séparatisme et fichage des opinions politiques qui viennent en réaction à des faits-divers ou lois d’exception à visée « sanitaire », mesures d’urgence qu’il décrie en 2011 de la manière suivante : « Ces urgences sont devenues le théâtre favori du politique, en particulier ces dernières années. ». Et les réponses apportées y sont jugées « souvent insuffisantes ou réduites car elles n’apportent que des solutions rapides et simplifiées à des problématiques complexes ». Il voit là un pouvoir politique « maternant » plutôt que « pédagogue » là où lui-même use aujourd’hui d’un pouvoir que l’on pourrait qualifier à notre tour de « paternant » avec l’infantilisation des citoyens et les leçons de morale qui vont avec : traverser la rue pour trouver du travail, discours à destination des contestataires du passe sanitaire exhortés à comprendre qu’une Nation est avant tout basée sur des devoirs, ce qui est absolument erroné car au contraire celle-ci est basée avant tout sur des droits, comme stipulé dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen6 ou en préambule de la Constitution7.



Multiplicité des acteurs face à la complexité

Postulant que les problématiques politiques complexes entraînent nécessairement « complexité des sujets et multitude des acteurs qui empêchent l’action simple, immédiate, « représentable » », Macron en vient à énoncer qu’agir politiquement « implique de coordonner des compétences diverses, des acteurs épars, de naviguer entre des communautés multiples (les citoyens, les associations, les savants, les entreprises, etc.) ». C’est sûrement en se fondant sur cette conception de l’action politique en situation complexe que le Président a pris la décision, en raison de la nécessité impérieuse d’agir face à la catastrophe climatique, de convoquer une Convention Citoyenne pour le Climat ou pour la vaccination anti Covid, un Comité Citoyen. Malheureusement dans le premier cas, malgré un travail considérable et des mesures élaborées de manière approfondies et réfléchies, l’action politique n’ira pas plus loin que les remerciements et les célébrations de principe, la loi « Résilience et Climat » ayant vidé de son contenu ce projet. Dans le deuxième cas, c’est encore plus simple puisque ce Comité n’est ni audible, ni écouté ni même probablement existant, en tout cas politiquement. Devant la complexité de la vaccination anti Covid, l’exécutif s’en tient à son Conseil de défense hermétique. La complexité de l’action politique devient visiblement assez simple une fois élu Président de la République.



Critique du discours politique

Macron fustige ensuite le discours politique qui « intervient sur tous les sujets et dans le même temps produit la justification de ses propres limites et de son incapacité ». Il évoque notamment les contraintes de l’Union Européenne qui servent à justifier l’impossibilité d’agir. Selon lui, le discours politique se résume à trois modalités à l’origine de différentes stratégies de l’action politique : « construire un discours volontaire pour masquer l’impossibilité d’agir (l’incantation, la promesse, le discours valant acte, tout au moins pour le temps de l’élection, rattrapé ensuite par l’incapacité d’agir) ; construire un discours dénonçant l’incapacité d’agir (la dénonciation, le discours du refus, de la critique ou du rejet du « système») ; développer un discours de l’explication de la complexité qui n’empêche pas pour autant l’action mais l’inscrit dans le réseau de complexités et d’interdépendances où elle se trouve ».

Nous trouvons de belles mises en pratique de cette théorie. Chacun se souvient des discours enflammés sur les « jours heureux », émaillés de « quoi qu’il en coûte », l’obligeant à « se réinventer » et à reconnaître que « notre pays tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos pays rémunèrent si mal », les vaccins devaient devenir des « biens publics mondiaux ». Tout ceci est resté au stade de l’incantation, de la promesse et d’un discours valant acte sans traduction politique ni économique par la suite. Le refus à l’OMC de lever les brevets sur les vaccins anti Covid est exemplaire de ce discours volontaire, resté à l’état de discours. Sur l’incapacité d’agir, la faute en revient soit aux règles législatives européennes, les traités qui ne valorisent que l’ordo libéralisme et le libre-échange, soit aux « gaulois réfractaires » et aux « Amish » hermétiques à la marche inéluctable et souhaitable du Progrès. Pour l’explication de la complexité, on notera qu’il n’y a pas d’ « argent magique » pour l’hôpital, qu’il s’agit de problèmes d’organisation et non de moyens. Décidément, ce qui est vrai en 2011 ne l’est déjà plus dès 2017, obsolescence de la vérité.



Critique de l’action politique

Devant la trop grande rapidité de l’action politique, Macron, dans son texte, reproche à celle-ci de faire « mine de s’affranchir des contraintes et de la complexité du réel ». Il évoque alors « le règne du triptyque dans lequel la politique contemporaine se déploie : descente de police/l’action de répression-contrôle, la « mesure » (loi, texte de loi, action chirurgicale sur le réel), la « réforme » (volonté de transformer, programme d’action conçu puis annoncé) ». L’auteur fait preuve d’une belle lucidité dans ces remarques et on attendrait qu’une fois arrivé au pouvoir, il use à nouveau de celle-ci. Or, nous assistons sous son mandat présidentiel à un empilement de lois sécuritaires en réaction à des faits-divers ou des pressions de l’immédiateté, tenant de la « mesure », à des « réformes » mises en spectacle et avec volonté de passage en force comme celle des retraites. Et concernant « l’action-répression », visiblement nous n’en sommes pas privés : répression parfois sanglante des Gilets jaunes ou de manifestations de soignants, passe sanitaire avec son lot d’amendes, de vigiles de tout poil (chacun étant sommé d’être le flic de tout le monde) et de mises en scène pour notre sécurité sanitaire. Une fois encore, son ardeur à décrier en 2011 le fonctionnement de l’action politique n’a d’égale que celle depuis 2017 à gouverner volontairement avec ces travers.

Il note également un conflit entre les annonces politiques et leur mise en œuvre par l’administration : « [à] la parole et à l’acte autonome, vertical, performatif du politique succède nécessairement l’application administrative » en le déplorant : « l’action administrative s’est progressivement trouvée « séparée » de l’action politique parce qu’elle se met moins en scène et s’inscrit dans le temps étiré et chaotique de la mise en œuvre ». Là encore, l’actualité confirme ses propos quelques peu prémonitoires si nous nous référons à l’ensemble des mesures annoncées pendant la pandémie à l’aide de forces discours volontaristes et engageants (fermeture de magasins non essentiels, mise en place du passe sanitaire, campagne de vaccination…) et le chaos de leur mise en pratique sur le terrain par des acteurs complètement non informés, dépassés, non écoutés ni prêts.



Impasse des promesses électorales

L’auteur fustige ensuite la réduction de l’action politique comme succession de promesses tenues pendant la campagne électorale consistant en « un programme qu’on proposerait au vote et qu’on appliquerait durant les cinq années du mandat ». Selon lui, ce fonctionnement « n’est plus adapté aux contraintes de temps et de complexité de l’action publique ». Pourtant, candidat à son tour en 2017, il se prêtera volontiers à cette coutume qu’il semblait quelques années auparavant combattre8.

Nous retrouvons encore un fois plus loin sa critique de l’hyperpersonnalisation de l’élection présidentielle et des attentes démesurées reposant sur une personne dont « [o]ne ne peut ni ne doit tout attendre d’un homme et 2012 n’apportera pas plus qu’auparavant le démiurge ». Il faut croire que 2017 à l’inverse pouvait l’apporter si nous nous replongeons dans l’orchestration médiatique de la campagne du candidat Macron, génialissime généralissime en chef de la Start-up Nation venant nous offrir le Progrès qu’il nous manquait.



Délibération permanente et idéologie

Le dernier point de cet article, mais non des moindres éclairé à la lumière du présent, traite de l’indispensable délibération : « [L]’action politique nécessite ensuite l’animation permanente du débat ». Pour Macron, « le débat participe de l’action ». Mais alors qu’est-il advenu de cette idée une fois élu ? Nous pouvons chercher les traces de cette « délibération permanente ». Une archéologie de ce gouvernement, nous montrerait la vacuité des débats dans l’Hémicycle, les députés de la majorité étant sommés de voter de la bonne manière à l’unisson sans désaccord, sous menace de refaire un vote plus compatible avec l’exécutif9, le rejet automatique et sans examen des amendements de l’opposition, l’utilisation de l’article 49.3 pour la réforme des retraites brandie par Edouard Philippe. Et pour la voie non parlementaire, nous ne reviendrons pas sur le peu de considération de l’exécutif concernant les propositions de la Conférence Citoyenne pour le Climat ni sur les « délibérations » obscures du Conseil de défense ni encore sur la condescendance d’un Président de la République qualifiant la contestation de « 66 millions de procureurs »10.

Enfin, un paragraphe, assez savoureux quand on songe à la suite, porte sur ce qu’il qualifie de « sujet idéologique au sens noble du terme ». Prenant l’exemple de la fiscalité, il s’interroge sur la fiscalité du patrimoine en se demandant « si la finalité du système fiscal est de préserver la compétitivité du pays, son attractivité pour les investisseurs ou les grandes fortunes, ou assurer une redistribution stricte et consacrer un pacte républicain dans les faits (les plus riches acceptant de payer plus, les possédants acceptant d’être taxés parce que leur adhésion au pacte social, à la collectivité, le justifie) ». Dès lors, selon lui, « [f]aire du débat fiscal un débat technique, d’analyse purement rationnelle et mathématique, c’est déjà prendre un biais idéologique en décidant que l’impôt n’est pas politique et n’a rien à voir avec un contrat social, une volonté d’être à la cité ». Il aurait été bon qu’il revienne à ses idées lorsqu’il s’est agi de supprimer l’Impôt de Solidarité sur la Fortune pour « préserver la compétitivité du pays, son attractivité pour les investisseurs ou les grandes fortunes » et d’éviter d’en faire un débat purement technique, ce qu’il a été, sans interroger publiquement l’idéologie qui a permis cette suppression et dont l’objectif n’est certainement pas d’« assurer une redistribution stricte et consacrer un pacte républicain dans les faits ».


***

Emmanuel Macron conclue son texte en ces termes « Responsabilité, délibération et idéologie constituent en effet le triptyque d’un discours et d’une action politique réinventés. C’est cela qu’on peut espérer advenir en 2012, avec une naïveté assumée. » On pourrait plutôt y voir là un cynisme assumé. Si celui-ci ne l’est pas et si l’auteur devenu Président de la République s’est réellement égaré dans les labyrinthes de la politique, nous espérons que son propre texte et que cette modeste dissertation lui parviennent pour l’aider à se repérer et à retrouver le bon chemin. Sachant la route encore longue d’ici 2022 et dans l’hypothèse d’une nouvelle victoire, nous lui tendons son propre fil d’Ariane et l’incitons à relire son article.

Notes :

1 Emmanuel Macron, Les labyrinthes du politique. Que peut-on attendre pour 2012 et après ?, Esprit, Mars/Avril 2011

2 Emmanuel Todd, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Seuil, 2020

3 https://www.youtube.com/watch?v=_e0XFhEmiS4

4 https://solidarites-sante.gouv.fr/systeme-de-sante-et-medico-social/segur-de-la-sante/article/segur-de-la-sante-les-conclusions

5 https://www.youtube.com/watch?v=_kakD8jCmJA

6 « Art. 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. »

7 « Le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. »

8 https://en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme

9 https://www.marianne.net/politique/gouvernement/desavoue-par-les-deputes-sur-letat-durgence-sanitaire-le-gouvernement-active-la-derniere-etape-avant-le-493

10 https://www.youtube.com/watch?v=9Rsf_gZxdmo

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