L’avènement nécessaire de la trandisciplinarité

La gestion de la crise sanitaire actuelle révèle la nécessité vitale et urgente de faire évoluer le processus de prise de décisions majeures pour notre société vers plus de transdisciplinarité. Cette mutation est d’autant plus indispensable, qu’une fois la crise sanitaire réglée, une crise systémique beaucoup durable et profonde est à craindre : économique, politique, environnementale.

La gestion de la crise sanitaire actuelle, les mesures de santé publique qui ont été prises de longue date en amont et les décisions à venir dans l’après crise révèlent la nécessité vitale et urgente de changer le paradigme de prise de décisions majeures pour  notre société. En effet, prendre l’avis d’un conseil d’experts scientifiques, ou d’experts tout court, pour décider, sans concertation des citoyens, et sans être guidé par une éthique du bien commun et de justice sociale, c’est (se) donner l’illusion d’un choix éclairé alors qu’on reste encore dans la pénombre.

Pablo Servigne et ses coauteurs dans Une autre fin du monde est possible1, eux-mêmes se basant sur les travaux  des philosophes Isabelle Stengers et Tom Dedeurwaerdere, ouvrent la voie très justement à cette manière d’agir qui fait sens en situation critique : la transdisciplinarité. Ce concept, développé dans cet ouvrage pour répondre à la crise climatique, répond tout à fait aux exigences de la crise sanitaire actuelle, doublée d’une crise économique et très certainement d’une crise politique à venir. La transdisciplinarité renvoie à une stratégie globale de compréhension et d’action qui généralise l’interdisciplinarité où les scientifiques de diverses disciplines participent à l’explication de la crise, de ses conséquences et aux solutions à apporter. C’est le premier palier qui a certainement  cours dans les fameux conseils d’experts scientifiques créés par le Président de la République. Mais ceci ne suffit pas à prendre des décisions correctes, efficaces et qui répondent parfaitement aux enjeux de la crise. Ce n’est pas suffisamment à la hauteur.

En effet, les décisions qui y sont prises ensuite, au gré des délibérations d’experts, sont parfois inopérantes, contradictoires et surtout incompréhensibles. Pour preuve, la prise de décision d’un confinement mais qui n’empêcherait pas aux citoyens de se rendre aux urnes : restez chez vous mais allez voter ! Ou alors, le décret en date du 25 mars 20202 autorisant l’hydroxychochloroquine suite à une pression des fameux experts, modifié le 26 mars 2020, suite à des pressions d’autres experts, pour en limiter la prescription aux «patients atteints [de Covid-19] de pneumonie oxygéno-requérante ou d'une défaillance d'organe ». De manière plus profonde et plus ancienne, les décisions de limitations de stocks de masques, du nombre de lits hospitaliers, de réduction de personnel soignant, de chasse au « gaspillage », d’introduction d’une rationalisation des coûts, formule pompeuse pour masquer une diminution des moyens, d’externalisations de tâches, euphémisme technocrate pour liquidation d’agents hospitaliers, ou d’introduction de lean management à l’hôpital public, ont bien entendu aussi été débattues, on imagine, dans des cercles d’experts. Ce qui a manqué à chaque fois c’est les 2ème et  3ème paliers de la transdisciplinarité : l’implication des citoyens et l’inclusion d’une éthique.

 La voix des citoyens n’est pas qu’à aller chercher à chaque élection, elle est aussi et surtout à entendre quand cela va aussi mal qu’aujourd’hui. Le mythe du chef-de-guerre-éclairé-guidant le -peuple, avec un Père la Victoire qui prend plus de temps à polir ses beaux discours et son image qu’à saisir les dangers que représentent ses décisions, est bien écorné. Si on avait intégré une partie des citoyens ou même leurs représentants locaux ou une partie des corps intermédiaires, il y a fort à parier qu’en plus d’être comprises et mieux acceptées, les mesures prises seraient plus cohérentes et moins soumises aux vents contraires soufflés par divers experts sur des girouettes politiques déstabilisées par la crise sanitaire actuelle. La concertation, toujours la concertation, rien d’autre que la concertation.

En outre, une certaine éthique générale doit guider toutes ces décisions prises dans une urgence bien réelle. La crise sanitaire actuelle ne doit pas être l’occasion de ne pas tenir compte des grands principes éthiques. L’urgence à trouver des traitements pour conduire l’épidémie ne doit pas exclure la rigueur scientifique3 de la recherche médicale en autorisant, par décret, des traitements dont aucune preuve valide n’est établie quant à son efficacité4 et qui fera peut-être défaut, par rupture de stock, à ceux qui en ont besoin par des prescriptions massives et hâtives. C’est le principe bioéthique de justice et d’équité qui en est bafoué de la sorte. Nous ne pouvons non plus nous satisfaire de mesures injustes socialement par réforme du droit du travail, qu’on nous promet temporaires mais on sait tous le caractère parfois durable du temporaire, sous prétexte de sauver une économie exsangue. C’est le principe éthique de justice sociale qui est foulé aux pieds. Légiférer par ordonnances dans des champs aussi larges, sans délibération parlementaire, met en danger notre démocratie. L’urgence ne peut pas servir d’alibi à contourner la souveraineté du peuple dans une démocratie (déjà imparfaite) participative.

On le voit donc bien, c’est dans la situation de crise qu’il est nécessaire de faire des choix, de prendre des décisions, d’établir des mesures qui doivent reposer sur la transdisciplinarité. Sinon, le risque est grand d’aggraver la maladie par les remèdes que l’on emploie. Cette nécessité de la transdisciplinarité est d’autant plus urgente, qu’une fois la crise sanitaire réglée, une crise systémique beaucoup durable et profonde est à craindre : économique, politique, environnementale, pente savonneuse vers plus d’autoritarisme et moins de démocratie. Une remise à plat transdisciplinaire de notre modèle de société consumériste et libre-marchéiste, au-delà des belles paroles des communicants, est indispensable si nous ne voulons pas que les mêmes causes reproduisent les mêmes effets.

 

Références :

  1. Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle. Une autre fin du monde est possible Vivre l'effondrement (et pas seulement y survivre). Seuil. 2018
  2. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000041759437&dateTexte=&categorieLien=id
  3. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/27/on-ne-peut-pas-decider-de-l-utilite-d-un-traitement-sur-une-intuition_6034699_3232.html
  4. https://www.groupedeveillecovid.fr/blog/2020/03/24/hydroxychloroquine-and-azithromycin-as-a-treatment-of-covid-19-results-of-an-openlabel-non-randomized-clinical-trial/

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