La culture de l'inceste

Chut ! S'il est tabou d'en parler il est en revanche encouragé de le faire. L'inceste est systématiquement pratiqué au point d’être structurant des sociétés humaines fonctionnant selon le principe de domination. Il est un outil primal de formation à l'exploitation et permet particulièrement la création et la soumission de la classe des enfants par les adultes. Levons le voile.

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Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles je me suis intéressé.e au sujet de l'inceste.

Ce qui m’a d’abord frappé quand j’ai lu Claude Lévi-Strauss il y a quelques années, c’est que cet auteur canonisé et diffusé sans critiques à l’université écrive que le tabou de l’inceste fonde les sociétés humaines. Dans le sens où le tabou de l’inceste permettrait de nous déployer en société en échangeant les femmes au lieu d'incestuer ses filles en cercles clos OKLM. Je me suis tout de suite dit que l’inceste était largement pratiqué et donc que l’interdit était d’en parler pas de le faire, que l’objet de l‘inceste était de soumettre en écrasant durablement une personne. Ce genre de texte ne peut être produit et diffuser sans ciller, sans indignation morale aucune, que par ceux qui profitent à plein de ce système de domination. Cette théorie permet de naturaliser et de renforcer la pratique de l’inceste en déclarant in fine que l’inceste n’existerait pas ou si peu -  car il serait si bien et universellement interdit - ce qui renforce le tabou d’en parler en renvoyant les victimes à quantité négligeable et les abuseureuses à une monstruosité toute marginale.

Les sciences ne sont jamais objectives mais le reflet et la reproduction d’un point de vue. La seule chose objective est que ce point de vue est toujours celui de l’homme blanc cis hétéro et qu’il peut se permettre d’être détaché émotionnellement vu qu’on ne lui tire jamais dessus pendant qu’il vise. Je me suis dit à ce moment intuitivement qu’il s’agirait de renverser les choses et que la pratique de l’inceste était au contraire fondatrice de notre société car fondatrice du principe de domination qui la régit. L’énormité est parfois ce qui est le mieux caché. Ceci était resté dans un coin de ma tête jusqu’à lire « Le berceau des dominations » de Dorothée Dussy ». J’y reviendrai.

L’autre chose qui me frappe c’est qu’on parle constamment de patriarcat dont l’étymologie est assez transparente sans jamais citer le père. On parle d’homme, cis, hétéro, blanc, valide… Mais pas de père. Sûrement la résultante du tabou de l’inceste d’où la nécessité d’en parler mais également peut-être de ce que cela impliquerait de complexification de nos luttes. Au sens où, et dans une large proportion, des garçons cis (qui sont censés devenir les hommes cis oppresseurs) subissent également l’inceste. Ce qui vient complexifier la notion de qui oppresse qui et effriter le bloc de la classe des hommes.

Je pense que déconstruire le principe de domination qui régit notre société, c'est de toute façon avoir une pensée complexe. Savoir qu’on est dominé.e à des endroits de nos vies ne suffit pas. Il faut savoir quand nous sommes dominant.e.s. en termes de classe, de genre, de race, de capacité… Et d’âge et travailler activement à rendre ce pouvoir. C’est ce qu’amène à faire l’âge car c’est une oppression systémique par laquelle chacun.e passe de dominant.e à l’âge adulte à dominé.e en tant qu’enfant et personne âgée. Avec cette notion incorporée, chaque vie est dirigée, bombée, mise en sens et en temporalité par le principe de domination : nous culminons à l’âge adulte.

Au préalable, faisons un rappel du cadre législatif. L'inceste a été réintroduit dans le code pénal en 2016. C'est une surqualification d'infractions déjà existantes : le viol et l'agression sexuelle. Cela implique qu’également pour l'inceste il faudra rechercher l'absence de consentement de la victime. Étais-tu consentant.e à 6 ans ? 10 ans ? 11 ans ? [1] Cela ne reconnaît en rien, là encore, les rapports structurels de domination (d’âge, de genre, de race, de classe, de capacité).

En ce qui nous concerne nous parlerons d'inceste dans ses termes réels donc comme qualifiant toute conduite dont le caractère intrusif est ressenti à plus ou moins long terme par la victime comme une violente atteinte à ses limites et à son intégrité personnelle, entraînant une durable blessure psychique et physique aux effets dévastateurs. Nous citerons la définition de l'inceste de l’AIVI (Association Internationale des Victimes de l’Inceste) : « l’inceste concerne la famille de sang et la famille élargie, ainsi que la famille par adoption. Mais le lien familial est avant tout pour la victime un lien de proximité, d'autorité, de confiance, de dépendance et d'amour. Ainsi, les agresseur-e-s peuvent être, dans la famille de sang, père, mère, frère, sœur, grand-père, grand-mère, oncle, tante, cousin (la notion de cousin n'est d'ailleurs pas présente dans la législation), cousine, et dans la famille par alliance : beau-père, belle-mère, oncle par alliance, etc. Entre les mineur.e.s même un an d'écart peut suffire à établir un lien d'autorité. Physiquement, l'inceste peut être un viol, soit tout acte de pénétration par voie orale (fellation), anale (sodomie), vaginale, imposée avec une partie du corps de l'agresseur (doigt/pénis), ou par l'utilisation d'un objet. L'inceste peut aussi prendre la forme d'une agression sexuelle consistant à imposer un toucher sur le corps de l'enfant avec son propre corps (se frotter contre l'enfant, cunnilingus, masturbation) à des fins de satisfaction sexuelle. L'enfant peut être forcé à pratiquer des gestes de masturbation sur l'agresseur et l'embrasser ou le toucher où il le demande. L'inceste, c'est aussi tout ce qui concerne l'exhibition sexuelle, ou inceste moral ou inceste sans contact physique. Les actes de faire l'amour devant son enfant, parader nu, tenir des propos à caractère sexuel, visionner des films pornographiques avec son enfant, sont considérés comme relevant de l'inceste. Utiliser son enfant comme confident de ses aventures sexuelles, le photographier nu ou dans des situations érotiques également. L'inceste, c'est aussi sous couvert d'acte d'hygiène l'agresseureuse qui assouvit ses pulsions en pratiquant des toilettes vulvaires trop fréquentes, des décalottages à répétition, des prises de température inutiles, plusieurs fois par jours, des lavements, etc. et ce jusqu'à un âge avancé de l'enfant dans une relation dans laquelle l'enfant est un objet sexuel. »

Il est important de nommer toutes ces pratiques parce que pour beaucoup de personnes, que ce soient les incesteureuses ou les incesté-e-s, pour des raisons bien différentes, il y a des difficultés à qualifier l'inceste. Cela peut permettre également aux personnes l’ayant subi de déclencher des démarches de reconnaissance et de soin. Aux agresseureuses de ne plus pouvoir surfer sur « on ne savait pas ».

En ce qui concerne la littérature féministe sur l’inceste, je peux parler des productions dont j’ai connaissance avec tous les biais de genre/classe/race et de sélection/publication/distribution que cela comporte. Judith Butler, Luce Irigaray, Gayle Rubin, Monique Wittig en ont parlé et, à ma connaissance, surtout sous un angle : sur ce que le tabou de l'inceste tel que pensé par Claude Lévis Srauss permet de mettre en place en termes de structures sociales patriarcales « autour » de cet interdit. Soit sans remettre en cause que ce soit interdit. En effet, dire que c’est le tabou de l’inceste qui fonde les sociétés en instaurant l’échange des femmes entre les clans d’hommes permet de naturaliser l’hétérosexualité en la prenant comme un donné, ainsi que la binarité de genre et de sexe qu’elle performe et évacue l’hypothèse de l’homosexualité comme principal interdit.  

Par exemple dans la Pensée Straight Monique Wittig écrit : « la pensée straight continue de penser que c'est l'inceste et non l'homosexualité qui représente son principal interdit. Ainsi pensé par la pensée straight, l'homosexualité n'est rien, sinon encore de l'hétérosexualité. »

Ou Judith Butler dans Trouble dans le genre : « repenser le tabou de l'inceste comme le mécanisme qui reproduit des identités de genre distinctes et cohérentes dans les termes contraints de l'hétérosexualité » en poursuivant avec l’analyse des productions de Levi Strauss : « à en croire les structures élémentaires de la parenté, l'objet d'échange qui consolide les relations de parenté tout en les différenciant, ce sont les femmes que les clans patrilinéaires se donnent les uns aux autres à travers l'institution du mariage. La fiancée […] n'a pas d'identité. Elle reflète l'identité masculine en étant précisément le lieu où celle-ci n'est pas. »

L’autre aspect de l’inceste dont les féministes ont moins parlé (à ma connaissance) c’est le fait qu’il soit systématiquement pratiqué au point d’être structurant des sociétés humaines fonctionnant selon le principe de domination. En cela qu’il permet la création et la soumission de la classe des enfants par les adultes et, plus particulièrement en intersection avec le genre, de la soumission de la classe des enfants (garçons et filles) par les hommes cis. Bien que les femmes pratiquent également l’inceste dans une proportion nettement moindre mais très conséquente (environ 24%) dont il faut absolument parler.

Les féministes qui en ont parlé en tant que rouage du patriarcat comme Louise Amstrong dans les années 70 ont été silenciées par le corps médical/les institutions qui tiennent à pathologiser l’inceste pour garder le pouvoir qui y est lié en refusant de l’envisager comme une production culturelle et donc comme corrigible.

En 2013 l’anthropologue Dorothée Dussy a publié un livre extrêmement important à ce sujet : «  Le berceau des dominations, anthropologie de l’inceste livre 1 ». Malheureusement il n’y aura qu’un livre et non pas trois car l’autrice est épuisée du sujet. Mais ce livre précieux centré sur les agresseurs : les incesteurs, envisage l’inceste comme structurel et permettant la soumission des enfants par les adultes d’une manière spécifiquement humaine. En effet, si on écarte le meurtre et si on souhaite garder les forces de travail vives : quelle meilleure manière de dominer en inscrivant la terreur dans les corps ad vitam qu’en violant ou en menaçant de violer ses petits ?

Je parlerai en ce qui me concerne de « culture de l'inceste », comme on parle de « culture du viol ». En effet, 80-85% des abus sexuels sont des incestes[2]. Trop peu le savent. Je parlerai d’un processus global d’intimidation/d’écrasement/de menace par lequel les adultes et plus spécialement les hommes cis, maintiennent les enfants dans la peur en l’analysant à l’intersection de l’oppression par l’âge et par le genre.

Dorothée Dussy parle toujours d'incesteurs car 75 % des agresseurs sont des hommes, adultes ou adolescents. Et pour la majorité des pères. Il y a néanmoins beaucoup de femmes incesteuses (environ 24 % des agresseureuses) avec majoritairement un répertoire de pratiques de l’inceste genré (mais pas que : les femmes incestent aussi comme des hommes). Souvent en effet les femmes pratiquent l’inceste sous couvert d'actes d'hygiène au corps : décalottage à répétition, toilette vulvaire trop fréquentes etc. dans un lien de violence érotisée.

Les garçons sont victimes d'inceste comme les filles dans des proportions qui seraient de l'ordre de 40/60 donc une différence non significative d'autant plus que les chiffres exacts sont très difficiles à connaitre.  Le nombre de victimes d’inceste est également difficile à établir, on ne connait que trop bien les mécanismes de silenciation des victimes de viol, leur culpabilisation, leurs difficulté à porter plainte décuplé dans le cas de viols intrafamiliaux, sans parler des troubles amnésiques.  Suite à une revue de la littérature par D. Dussy des études produites, les incestes sans contact concerneraient de 7,4 % de la population à 62 % de la population, et les incestes avec contact, de 5,4 % de la population à 51 % de la population. Ça c’est pour les victimes…Et donc autant d’agresseureuses.

Dans son livre Dorothée Dussy a fait une étude partielle sur 24 hommes condamnés. Elle dresse notamment un portrait moral de l’incesteur qui n’est pas pathologisant. C’est monsieur tout le monde : « L'incesteur a du cœur et des valeurs. Il respecte notamment la loi qui punit sévèrement le viol, a fortiori le viol d'un enfant, et de son enfant. Le système judiciaire et la loi qui font de lui un violeur et le lourd malentendu qui lui vaut de très longues peines de prison repose essentiellement sur une définition non partagée du viol et de l'agression sexuelle. Comme le dit ce père qui a eu des relations sexuelles avec son fils : « le soir même, j'étais en prison et en 4 heures j'avais tout avoué,  j'avais tout dit, sauf Romain. Romain, ça a duré 2 heures, mais j'avais rien à dire. Et ensuite mon fils, et c'est là que j'ai découvert que j'avais violé mon fils. » »

« La loi définit le viol à partir du non consentement d'au moins d'un des partenaires à la relation sexuelle. L'incesteur définit le viol à partir de l'état d'esprit qui prédispose à son passage à l'acte. Il cherche du plaisir sexuel, et en homme autonome va le chercher là où il peut le trouver, là où c'est facile, pas cher et sans nécessité d'opération de séduction dont le résultat n'est en outre jamais assuré. L'incesteur se sert, il n'est pas forcément un violeur et n'a pas l'intention de violer, ou sans violenter, ou sans volonté d'exercer une violence. L'incesté.e en retour crie rarement, voire jamais, ne se plaint pas, en tout cas pas explicitement, ne s'oppose pas à la relation sexuelle. L'incesté.e est obéissant.e, comme la plupart des enfants, iel est assez rapidement habitué.e à la relation sexuelle, les éventuelles marques d'oppositions ou de refus disparaissent avec la répétition des rapports. Belotte : rien ne manifeste l'absence de consentement des incesté.e.s à l'inceste. Rebelotte : en conséquence de quoi, l'incesteur ne sait pas qu'il viole, le même père d'expliquer : « Je ne mesurais pas que j'avais pu lui faire du mal, je n'en avais pas conscience à ce moment-là. » »

L’homme adulte agit donc en congruence avec sa socialisation de dominant. En impunité, en surfant sur le mal entendu, avec un lien d’empathie aux femmes et aux mineurs distendu.

A cet égard l’incesteur dispose d'une palette d'expressions variées pour désigner les actes pour lesquels il est condamné. Un beau-père dit : « je me suis occupé de ma fille, je lui ai fait une caresse, je lui ai effectivement baissé sa culotte, je lui ai embrassé le sexe, ça je l'ai reconnu. » Un oncle dit : «  je préfère dire abuser », et plus loin dans l'entretien désigne les viols par l'expression « faire du mal ». Sont également employés les termes : « faire des bisous », « les faits », « ce que j'ai fait », « ça », « la bêtise », « faire une connerie », « incestuer », « prendre ma fille », « un problème », et bien entendu, « faire l'amour ».

Quelque chose qui pèse énormément sur certaines personnes ayant subi l’inceste : en avoir ressenti du plaisir. Ce n’est pas rare car c’est une réponse mécanique de stimulation des organes génitaux. Je pense également que cela peut être une protection instinctive face à la douleur déflagrante. Un phénomène d'addiction peut malheureusement en découler.

Nous devons parler d’inceste et soutenir les personnes l’ayant subi. Leur permettre de mettre des mots[3], sortir du silence, de la culpabilité, des traumatismes liés et des troubles associés. Je recommande à ce titre l’Association d'action/Recherche et Echange entre les Victimes d'Inceste (AREVI).

D’autant plus qu’il est perçu comme moins coûteux par les familles de fuir le conflit et le fait d'être rattaché à un.e incesteureuse que de reconnaître et de soutenir les victimes. La victime sera souvent écartée et ses paroles disqualifiées au profit de l’incesteureuse qui, même condamné.e, peut continuer à avoir des relations sociales et qu'on parle de lui ou d’elle en de bons termes.

Il est urgent d’intégrer au féminisme la pensée de l’oppression systémique de l’âge avec une lecture intersectionnelle[4] de genre mais aussi de race, de classe, de validité. On croira plus un.e incesteureuse qui s’en défend s’il ou elle est blanc.he et que la victime est racisée par exemple. Alors même que 9 fois sur 10 statistiquement en France l’agresseureuse est blanc.he et catholique ou athée. Ou encore on qualifiera de « folle » la parole d’une personne âgée[5]. On justifiera l'inceste commis sur une personne handicapée (qu'on appellera évidemment plus inceste), c'était pour la ou le soulager[6]...

C’est urgent pour comprendre et pour lutter contre un des principaux outil d’application et d’inculcation du principe de domination qu’est l’inceste. Y compris pour lutter contre les représentations en verticalité de la famille patrilinéaire hétérosexuelle qui en découlent. Pour que chacun.e se réfléchisse comme étant à un endroit de sa vie dominant.e, réinsuffler de la solidarité et de l’horizontalité dans nos principes et nos imaginaires, repenser les familles et les habitats comme des applications de ses principes. Pour une remise en question de chacun.e.

 

Merci infiniment à ianE Siraota qui me permet de passer de l'oral à l'écrit et à Wendy Delorme pour sa relecture.

[1] https://www.revolutionpermanente.fr/Dix-huit-mois-de-prison-avec-sursis-pour-avoir-viole-sa-fille-de-ses-9-ans-a-ses-15-ans

[2] « En Belgique, 84% des viols recensés concernent des victimes mineures. Dans la majorité de ces cas dans le cercle familial.» https://www.planningsfps.be/nos-dossiers-thematiques/dossier-violences-sexuelles/le-viol/

[3] https://incestearevi.org/les-groupes-de-paroles/fonctionnement-des-groupes-de-parole/

[4] Le terme et le concept essentiel d’intersectionnalité a été théorisé par la professeure d’université, avocate, militante féministe noire africaine-américaine Kimberlé Crenshaw dans son article « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics » publié en 1989. Son propos principal est d’énoncer que les oppressions vécues par une personne noire qui est aussi une femme prennent des formes spécifiques issues de leurs interactions.

[5] Voir article «Vouloir durer, c’est apprendre à mourir » dans Panthère Première n°1 de Julia Zortea

[6] https://auxmarchesdupalais.wordpress.com/2019/03/06/meurtre-meurtre/?fbclid=IwAR3rAoyIhd69grvwXU3dis4Jc_cOlwyvkYQuMCT3AX5-EcpX58rKTv9qYpQ

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