«L’inconscient Patriarcal», exemple d’un parcours masturbatoire

Je vais vous parler de mon parcours masturbatoire. Qu’y-a-t-il de plus « à soi », pourrait-on penser, que ce que l’on fait tout.e seul.e en invoquant des images dans notre propre tête ? Rien. Et pourtant cela, déjà, ne nous appartient pas. Cela relève des représentations patriarcales que nous avons intériorisées. Il n’y a pas de honte à ce qui ne nous appartient pas.

Le fantasme, l’inconscient, les pulsions… Des notions passées dans le langage commun de manière floue et qui laissent à penser qu’il y aurait un terrain dans le fond de nos têtes, intangible, qui nous commande et sur lequel nous n’aurions pas de prise. Qui relèverait de la psychanalyse et de la psychiatrie plutôt que de la sociologie et de l’analyse féministe. Or ces notions ont été construites par des hommes cis hétéro blancs et, soustraites à nos analyses, elles participent à la naturalisation et à la silenciation des oppressions systémiques. Ainsi le concept d’Œdipe de Freud laisse à penser que les enfants seraient « naturellement » amoureux de leur parent assigné dans le sexe opposé. Or, premièrement, cela performe et naturalise l’hétérosexualité et donc la binarité de sexe et de genre en la prenant comme présupposée et, deuxièmement : qu’est-ce qu’on a envie de faire quand on est « amoureux » de quelqu’un ?? Oui, implicitement cela ancre l’idée d’enfants désirant des rapports sexuels (soit leur écrasement) avec leurs parents participant ainsi à la culture de l’inceste et donc à la domination des adultes sur les enfants structurelle/structurante de notre société patriarcale. 80% des viols sont des incestes (article à venir).

De la même manière les « fantasmes » des femmes qui ont trait à la soumission aux hommes, à leur écrasement et au viol n’est pas un donné mais correspondent en réalité à l’érotisation des violences patriarcales qui nous est inculquée et que nous avons intériorisée. Il y a tout un travail lexical pour remplacer des mots comme « fantasme » (on se demande ce qu’il y a de fantastique et surnaturelle là-dedans ?) par « représentations patriarcales intériorisées ». Je dis « représentations » car s’il y a une distinction à faire entre deux champs c’est peut-être entre celui du verbal et du non verbal. Les dispositifs d’oppressions systémiques sont constitués par des éléments de langage mais également par des symboles, les productions artistiques, les paysages visuels, sonores, tactiles… Nous apprenons d’abord et dès notre naissance par tous les sens les systèmes de domination. Qui s’ancrent d’autant plus profondément dans nos représentations qu’ils n’ont pas de sous-titres. Il est temps de remettre les sous-titres, de les analyser, tout autant que de produire sensoriellement et artistiquement des environnements solidaires, égalitaires, de care et d’horizontalité. Nos sens sont politiques.

A titre d’exemple paradigmatique, à titre thérapeutique et à titre politique, je vais vous parler de mon parcours masturbatoire. A titre d’exemple paradigmatique car qu’y-a-t-il de plus « à soi », pourrait-on penser, que ce que l’on fait tout.e seul.e en invoquant des images dans notre propre tête ? Rien. Et pourtant cela, déjà, ne nous appartient pas. Cela relève des représentations oppressives que nous avons intériorisées.

A titre thérapeutique car même si je, et pléthore de féministes savent que cela ne nous appartient pas et que nous n’avons pas à nous en sentir coupable (true !), il ne peut pas ne pas subsister de traces de honte, de culpabilité et de folie dans nos vies à se faire «  plaisir » à soi en invoquant des images qui nous détruisent tout en luttant de tout notre cœur et corps contre celles-ci « à l’extérieur ». N’est-ce pas la folie même que de nous apprendre à désirer ce qui nous tuerait psychologiquement et/ou physiquement si cela arrivait ? C’est pour cela que j’estime que raconter publiquement par le menu ce à quoi « je » pense quand « je » me masturbe est thérapeutique car c’est ancrer que je n’ai pas à m’en cacher. Il n’y a pas de honte à ce qui ne nous appartient pas. Je lutte chaque jour que ma vie fait contre le patriarcat, je ne vais pas me flageller en plus d’en être imprégné.e.

 Alors il y a un petit 1, petit 2, petit 3, avec à chaque fois des exemples. On est sur un plan d'école avec des contenus peu académiques.

 

1 - Primo masturbation

J'ai essayé de me rappeler de mon plus lointain souvenir de masturbation. C'était dans l'enfance et je suis incapable de le situer exactement en termes d'âge. Pour ma première expérience de masturbation, je ne me rappelle pas avoir invoqué d'images. Je me  rappelle que ça correspondait plutôt à une forme d'exploration de mon corps, y compris de découverte aussi d’objets donc finalement une exploration de mon environnement et des limites (au sens de contours, d’édification) de ma peau, de moi en tant que sujet constituée du plaisir que je ressens. C’était avec un crayon et j’ai éjaculé. Ça m'a énormément surprise, je ne savais pas du tout ce à quoi ça correspondait, j’avais juste déjà intégré qu’il ne fallait pas en parler. Qu’il ne fallait pas explorer son sexe et encore moins avec des objets. Côté positif : du plaisir et pas d’invocation d’images violentes. Côté négatif : déjà la honte, je n’ai plus jamais éjaculé depuis. (J’espère après cet article !:). 

2 - Intériorisation de l’érotisation des violences patriarcales

Je dirais que ma deuxième phase masturbatoire se situe à l'adolescence. J’avais eu tout le temps d’être à la fois bombardée d’images, de sons, de modèles vivants, de téléfilms (ex « Angélique Marquise des anges » ou la culture du viol pour les familles cf article de Wendy Delorme[1]) qui apprennent aux femmes à désirer être objectifiées, violentées, écrasées, dégradées. Tout autant que j’avais eu le temps d’être exposée aux premiers abus et agressions sexuelles.  Finalement, on peut parler de meurtre figuré parce que c’est cette intention qui guide la manière dont notre eros est construit. Btw c’est mon interprétation du fameux Eros et Thanatos. Meurtre dans l’intention, meurtre parce que si on se dérobe/résiste à cette sexualité on comprend que cette menace plane, qu’elle arrive « juste après » et qu’au fond le message c’est que nous ne sommes plus utiles sans cela. Ce message a l’avantage de nous garder en vie comme bête de somme tout en nous déflagrant de l’intérieur pour mater la rébellion. Dans combien de dessins animés la femme objet de désir est « sauvée » de la boucherie pour être baisée. On comprend les termes de l’échange et la naturalisation de « leur adjacence ».

Bref, ainsi, depuis l’adolescence tout mon imaginaire masturbatoire a été lié, au viol, au gang bang, y compris par des personnes qui subissent elles-mêmes écrasement, dégradation, fétichisation, en terme de classe, de race ou d'esthétisme qui ne correspondraient pas aux normes, donc avec une chaîne de dégradation - le but étant toujours que je sois au bout de cette chaîne dégradée tout en en connaissant chacun des maillons et leur place.

Il y a à peu près un an, expérience paroxystique, où je suis rentrée chez moi et j'ai voulu voir un porno. J’en regarde peu et du coup j’ai tapé « youporn ». Je pense que mes mots de recherche devaient être viol ou gang bang. J’ai choisi celui avec une fille très jeune, je pense mineure, qui était gang banguée. On voyait la douleur sur son visage. J’ai joui très vite, et après j'ai pleuré. J’ai pleuré de part tout ce que je viens d’écrire, de par la lucidité extrême de pourquoi je le fais, pourquoi j’aimerais ne plus le faire dans un autre monde sans pour autant culpabiliser de dans celui-ci et comment je n’arrive pas à le remplacer. 

3 - Perspectives et lueurs d’espoir.

Tout d’abord et je le répète : ne pas culpabiliser de se masturber (ou ne pas se masturber) quel que soit le support et s’abreuver de culture féministe. Lutter pour changer le paradigme de domination qui gouverne notre société et nos rapports. Se plonger dans un bain queer.

De manière plus pragmatique et en ce qui me concerne (chacun.e ses stratégies et dispositifs), je me suis dit que je ne voulais plus cliquer sur ce porno-là quelles que soient les images que j’invoque dans ma tête. Je veux voir des pornos queer féministes et aller au Porn Yourself Festival à la Mutinerie, regarder un film de Romy Alizée… Et tant pis si au début cela ne m’excite pas, Rome ne s’est pas faite en un jour. J’ai des pratiques BDSM queer qui ont pour avantage notamment de théâtraliser et donc de montrer la construction des pratiques, de les réfléchir, de reprendre le contrôle avec des vertus thérapeutiques, de changer les rôles, de jouer et non de reproduire, avec des partenaires qui ne sont pas à la fois dominants et en position de domination systémique. De manière plus large je me plonge dans un autre bain de représentations de (a)sexualités et corporalités dans les milieux féministes trans pd gouines. J’organise et je vais voir des expositions de productions artistiques par des artistes qui sont dans nos communautés et qui renversent le principe de domination par d’autres esthétiques. Spoiler alerte : on ne peut pas séparer l’artiste de son œuvre. On gobe simplement tellement de patriarcat, de racisme, de validisme etc. qu’on a appris à trouver beau ce qui le traduit esthétiquement. On a naturalisé ces normes du « beau ». Il faut les repenser en représentant des sujets minorisé.e.s, dans leur agentivité et leurs modes de relation solidaires, passer à des modes de productions artistiques collectifs  par des personnes minorisé.e.s pour ne citer que ces possibilités. Quelques autres tips d’Aïcha Sñoussi artiste de l’exposition « Sortir de l’hétérosexualité » du festival Des Sexes et des « Femmes » pour trouver des films pornos qu’elle aime, utiliser des hashtags : #butch ou #strap-on+butch , ou #hentaï et #tentacles pour aller dans d'autres univers. Elle m'a conseillé aussi The return of the postapocalyptic cowgirls de Maria Beatty.

Je souhaitais enfin parler de ma transition. Cette transition, ma transition, est celle d’une personne assignée de sexe et de genre femme à la naissance vers… Quelque chose (article à suivre). Aujourdhui, mon apparence physique ne correspond plus absolument à ce qu’on a construit comme étant de sexe (de corps) et de genre féminin. Je me suis entre autre rasé la tête, je prends de la testostérone en demi dose, je porte un binder, des vêtements amples… Dans l’espace public je suis tour à tour qualifié.e de PD, de gouine, de butch, de Monsieur, de Madame, d’homme, de femme, de trans.

En juin ou juillet dernier, j’avais des retours à 50/50 en Monsieur/Madame. Je ne pouvais plus (et c’est évidemment en jeux de miroirs) moi-même me reconnaitre en terme de genre et de sexe. Je me rappelle avoir montré une photo à une amie : qu’est-ce que tu vois ?

Ayant appris comme tout le monde le désir fondé sur deux genres/sexes et leurs rapports de domination, le fait de ne plus m’y projeter a redistribué les cartes de mon imaginaire. Page blanche. Je me rappelle la première fois que j’ai essayé de me masturber en invoquant classiquement les images de viol qui m’ont servi pendant 20 ans et tout d’un coup…plus rien. Impossible. Ces images ne provoquaient plus rien.  C'est une expérience très surprenante. Ce n’était pas frustrant, ce n’était pas comme si j'avais envie de quelque chose et que je ne pouvais pas le faire. Il n’y avait plus. J'avais quand même une espèce de notion de l'ordre de « ah c'est regrettable » parce que j'aimais bien me branler (y compris parce que c’est anxiolytique), mais c’était surtout très surprenant.

Depuis cela revient ou pas. Je ne sais pas quelles sont les marges de manœuvre pour reforger un imaginaire masturbatoire qui est tellement collectivement et patriarcalement construit, et qui s’apparente à rouleau compresseur. Mais je et beaucoup de nous essayons.

Je ne sais pas ce que ce renouvellement et ces réflexions ouvrent pour moi pour la suite mais je me branle (ou pas) en paix.

 

Par Juliet Drouar : personne trans, gouine, militant.e féministe

Remerciements à la merveilleuse ianE Sirota qui m'aide à passer de l'oral à l'écrit et à Ju, Maïc et Wendy pour leurs relectures.

 

[1] Wendy Delorme, « Merveilleuse Angélique"in I. Boisclair, C. Dussault-Frenette (Dir.), Femmes désirantes. Art, littérature, représentations, Ed. du Remue-ménage, Québec, déc. 2013

 

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