Safari Aventure pour nos décideurs : et s’ils prenaient pied dans la réalité ?

Ils portent en permanence un casque de réalité virtuelle et ne connaissent que les codes d’un jeu grandeur nature dont ils sont les héros. Ils évoluent dans un monde qui n’a jamais existé.

Je crois bien que nous avons manqué de pédagogie.

Ceux qui nous dirigent ont été formés, irrigués par une certaine vision du monde. N’ayant jamais été exposés à des idées contraires et étant entourés d’un bouclier efficace les préservant de tout son de cloche un peu dérangeant, ils clapotent dans un logiciel dépassé, poussif, perpétuellement démenti par la réalité mais la réalité, que peuvent-ils en savoir ?

Ils portent en permanence un casque de réalité virtuelle et ne connaissent que les codes d’un jeu grandeur nature dont ils sont les héros. Ils évoluent dans un monde qui n’a jamais existé.

À nous de leur proposer le safari aventure de leur vie, l’immersion dans un monde nouveau.

Des missions en solo : quand ils chassent en meute, ils se confortent mutuellement. Pour un véritable ébranlement de leurs certitudes, pour une immersion réelle, il faut qu’ils viennent seuls.

Que pourrions-nous leur proposer? Un Parcours-emploi par exemple : les émotions fortes, le suspense toujours renouvelé de la quête d’un boulot pour survivre. Au fil des jours, les réserves diminuent, il faut user de toutes les stratégies, faire appel à toute son ingénuité pour réussir à s’en sortir.

Un Parcours-recherche de logement. Moins sportif, plus ludique celui-ci, bien fait pour les têtes matheuses : comment, avec une somme donnée, parvenir à décrocher un espace de vie habitable ? Inclus dans ce voyage, la gestion ordinaire d’un budget.

En contraste, catégorie sport de l’extrême, le parcours Revendication : toutes les voies de l’action pacifique et légale sont préemptées et vidées de leur sens, on tente de se faire entendre face à une répression féroce.

Peu physique mais très éprouvant pour les nerfs, l’épreuve Décryptage des discours et des informations. Une introduction à la linguistique critique pour tenter d’appréhender comment le discours public est orchestré de façon à créer l’illusion que ce qui est fait est le seul choix possible et que c’est également le meilleur choix.

Et puis pourquoi rester dans nos préoccupations locales ! Osons ! Osons le parcours Migration, avec renvois multiples des centaines de kilomètres en arrière, esclavage et torture et pour finir, l’épreuve culminante de la grande traversée. Attention, on a fait monter le niveau du jeu, il n’y a plus de navires pour vous repêcher quand le petit zodiac prend l’eau. Et puis, à l'arrivée, le parcours reprend, opaque, avec des règles incompréhensibles et une forte probabilité d'être renvoyé à la case départ.

Le parcours Paysan spolié, la multinationale a volé vos terres, vous n’avez aucune carte en main, quelle hypothèse de survie ? Le parcours Usine délocalisée, avec travail autour du cadran pour un salaire qui permet tout juste de survivre jusqu’à un lendemain qui ressemble exactement à la veille.

Ce sont les mêmes, la même caste qui a mis en place tous ces parcours, ce n’est que justice qu’ils puissent jouer aussi !

J’aimerais tant les voir, jour après jour, seuls, entourés de contradicteurs qui leur soumettraient les preuves, chiffre à l’appui, que tout ce qu’ils soutiennent est faux, indéfendable. Qu’ils ont dévoyé tout le sens de la politique en œuvrant contre l’intérêt général. Que si c’est difficile, infiniment difficile de tout changer, d’autres approches de la société, de la production, de la consommation sont possibles. Que le monde, en somme, se porterait mieux sans eux. Libres de réfuter, d'invoquer toutes les sources, tous les arguments possibles… sauf qu’ils ont tort et s’ils sont suffisamment longtemps seuls face à l’évidence, ils seront bien obligés d’en convenir.

Je voudrais les voir obligés de vivre comme on vit aujourd’hui en France, en Europe, dans divers pays du globe. Comme on vit ou comme on est empêché de vivre dans cette gracieuse mondialisation qu’ils ont refusé de réguler. Loin de ces raouts de la haute où ils se serrent si cordialement la main, avec nous dans la sciure de l’arène, là où on se débat comme on peut et où, si souvent, on crève.

À moins qu’ils ne sachent déjà tout cela ? À moins que leur démarche ne soit entièrement cynique ? Dans ce cas, plus que jamais, il faut ébranler leur piédestal.

 

 

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