L'événement

Tu ne sais pas pourquoi ça t’arrive : ce qui t’a saisie et ne te lâche plus. L’événement pourtant n’est pas individuel, il n’est pas propre à ton existence, il touche toute la communauté.

Paris, 2017 © Gilles Walusinski Paris, 2017 © Gilles Walusinski

Tu ne sais pas pourquoi ça t’arrive : ce qui t’a saisie et ne te lâche plus. L’événement pourtant n’est pas individuel, il n’est pas propre à ton existence, il touche toute la communauté. Il concerne ces entités que l’on désigne par de grands mots, la Société, le Pays, l’Europe, l’Histoire. Il est politique, évidemment, et social. Humain surtout, voudrais-tu crier. On en parle à la télé, dans les journaux et dans les ministères. À l’assemblée nationale, on en fait de mauvaises lois. Cet événement, dont le surgissement, les développements et les conséquences seront analysées par les historiens de demain, il a déboulé dans la vie des gens d’ici, et parmi elles et eux : toi.

Les premiers jours, les premières semaines, vous étiez nombreux à sortir de chez vous, poussés hors de votre routine par l’événement. Tu te souviens des longues conversations, de l’organisation collective, des manifestations, de la solidarité et tu écrivais des mots forts sur la résistance des citoyens ordinaires face aux politiques inhumaines des détenteurs du pouvoir. Mais l’événement a duré, il dure encore, on n’en a pas fini, loin de là, avec l’événement. Les gens, peu à peu, ont retrouvé leurs habitudes, ou ont été happés par d’autres combats. Ils ne sont plus tout à fait les mêmes, l’événement transforme ceux et celles qui l’approchent, touchent du doigt ses plaies et sa beauté, éprouvent le vertige de l’abîme s’ouvrant sous les pas de qui veut voir et savoir. On ne sort pas indemne de sa confrontation à l’événement. Peu à peu, donc, les stratégies de découragement mis en œuvre par le pouvoir, les aberrations administratives, les cercles vicieux, les violences policières, l’intimidation, la destruction en un instant de ce qui a été patiemment construit pendant des mois ont éloignés les meilleures volontés. Et puis, sont arrivés les gestionnaires officiels de l’événement, les ONG tentaculaires, les fonctionnaires des politiques étatiques, les associations subventionnées et les bénévoles du dimanche. Les citoyens ordinaires sont retournés à leurs affaires.

Mais toi, tu y es encore. Avec d’autres, oui, mais ce qu’il y a de collectif dans ton action s’est progressivement effacé, a passé au second plan. Au fils des mois, des années, c’est devenu de plus en plus personnel. Entre toi et toi, faire ce que tu penses devoir faire. Tu es pieds et poings liés par l’événement. Et tu ne sais pas pourquoi ça t’arrive. Tu es comme cette rêveuse assise depuis toujours sur une pierre mais qu’un vent violent fait tomber : sous la pierre basculée, elle découvre un univers puant qu’elle ne peut s’empêcher de fixer. Tout en elle lui enjoint de remettre la pierre à sa place, et de se rasseoir dessus sans plus penser au dessous. Mais c’est trop tard, la pierre est levée et rien ne sera comme avant. Tu as découvert, non plus en théorie mais par des situations réelles, le cynisme, le racisme, l’inhumanité ancrés dans cette société qui est la tienne et que tu croyais, sans trop d’illusion tout de même, à peu près démocratique, à peu près pacifique, à peu près égalitaire. Il y a des lois et des droits, te disais-tu, il suffit de les faire respecter. L’événement a fait tomber les écailles qui voilaient tes yeux. Tes nuits sont hantées par des visages. Les visages des femmes et des hommes en lesquels s’incarne l’événement. Tu connais maintenant leur histoire, leurs souffrances, leurs espoirs toujours déçus. Tu sais les mauvais traitements subis, les injustices qui leur sont jetées au visage, la négation de leur être, de tout ce qu’ils sont, de leur parole, de leurs souvenirs, de leurs désirs, de leurs joies et de leurs peines. Des enfants sont mis à la rue, sont conduits en rétention, emprisonnés avant d’être renvoyés vers l’horreur. Et ça se passe ici, maintenant, sur le pas de ta porte, devant chez toi. Tu sais que tu t’épuises, que tu te brûles les ailes. Tu commences à ennuyer tout le monde avec ton obstination, ton entêtement. Tu dénonces et tu prends des risques dont tu ne vois pas très bien les possibles suites, tu n’y penses même pas. Tu lasses en ne parlant que de l’événement, en ne vivant plus que par l’événement : tu ne pourrais pas décrocher ? Tu le voudrais, oh combien tu le voudrais, si fort certains jours, poser là l’événement, sur le bord de la route et lui murmurer tout bas ciao, bye-bye, j’ai fait ce que j’ai pu mais c’est trop pour moi, ça me dépasse et ça me ronge. Tu voudrais extirper l’événement hors de ta conscience, comme on se délivre d’une fatigue par une bonne nuit de sommeil.

Dormir, tu ne peux plus. Ces visages...

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