Familles roms expulsées à Montreuil: un dispositif d'élimination

Ah, ils sont bien difficiles ces Roms ! Jamais contents ! se disent les braves gens, tandis que toute trace de la présence des familles sur la place de la mairie ont été effacées, y compris la fresque peinte sur le mur du théâtre qui avait le déplaisant effet de rappeler aux passants qu'à Montreuil on élimine les Roms.

Devant la fresque aujourd'hui effacée. Montreuil septembre 2016 © Gilles Walusinski Devant la fresque aujourd'hui effacée. Montreuil septembre 2016 © Gilles Walusinski

Comment se débarrasser des Roms de sa commune en quatre mois ? La mairie de Montreuil, associée dans ses basses œuvres aux préfectures et à une poignée d'associatifs et de « soutiens des Roms» légitimistes et raisonnables, ont la réponse à cette question qui taraude tous les acteurs de la romaphobie d'Etat. Comment les faire partir ? Trop facile : pourrir la vie des familles Roms, leur rendre le quotidien invivable, pour qu'elles finissent par s'en aller d'elles-mêmes.

Des treize familles Roms expulsées de leurs habitations le 28 juillet, qui ont vécu dans les rues de Montreuil pendant plus de cent jours, il ne reste aujourd'hui qu'une seule famille élargie. Les autres sont retournées à leur misère et aux discriminations roumaines, bien connues des organismes internationaux. Après dix ans de vie à Montreuil où sont nés les enfants, retour à la case départ. Michto Montreuil !

La phase finale de ce processus d'auto-expulsion fut célébrée à grands cris triomphaux, la semaine dernière, par la mairie et ses sbires, officiels et citoyens. Enfin, après tant de jours à la rue et tandis que le vent glacial et la pluie laissaient craindre un petit mort de froid sur la place Jean-Jaurès, la préfecture dégotait un hôtel dans le département où caser ensemble les Roms dûment recensés, figurants sur un listing, en laissant sur le carreau une dizaine de personnes qui n'ont eu d'autre solution que de s'évanouir dans la nuit. Le ton préfectoral est ferme : c'est le départ pour l'hôtel ou l'obligation de quitter le territoire français, manu militari. Transportées dans un car aimablement mis à leur disposition, les familles ont laissé leurs tentes et la place de la mairie pour un hôtel de Saint-Denis au confort basique. Hashtag Victoire ! Enfin les enfants avaient chaud, enfin on allait pouvoir reprendre les « dispositifs d'insertion » chers à toutes les bonnes âmes amies des Roms qui n'ont pas encore compris que les Roms de France n'ont pas besoin de « dispositifs d'insertion » mais de la fin du racisme d’État comme des discriminations de tous ordres qui les empêchent de mener une existence normale, et pour commencer d'un vrai logement. Le lendemain matin, toutes les familles sont parties, sauf une. Victoire, en effet, mais totale, de la mairie de Montreuil.

Ah, ils sont bien difficiles ces Roms ! Jamais contents ! se disent les braves gens, tandis que toute trace de la présence des familles sur la place de la mairie ont été effacées, y compris la fresque peinte sur le mur du théâtre qui avait le déplaisant effet de rappeler aux passants qu'à Montreuil on élimine les Roms.

Mercredi soir, visite à la seule famille encore à l'hôtel. Chambres correctes à la convivialité de cellule : des lits, une table, une télé. Mais rien dans les ventres. Éloignées de la ville qu'elles connaissent et qui les connaît, les dix personnes dont trois enfants de moins de cinq ans, n'ont aucun moyen de subsistance. Elles mangent chacune leur tour avec priorité aux petits. Pas de lait hier, pas de lait aujourd'hui. Pas de cuisine non plus : quand il faut cuire les aliments, la mère sort de l’hôtel et va allumer son réchaud à gaz quelques rues plus loin, en lisière du parc, puis elle rentre fissa avec la marmite pour tenter de nourrir un peu la famille. Elle me montre trois brûlures sur l'avant bras : « Ici, il y a le chaud c'est vrai, mais il n'y a que ça. Alors comment on vit ? Ils nous ont amenés là et ils nous ont laissés, sans rien, comme on abandonne les chiens.» À Montreuil, il y a la biffe, la revente sur le marché des objets récupérés dans la rue. À Saint-Denis, Manu a trouvé des chaussures encore bonnes pour le service, les a proposées à la vente dans un coin du marché : « bonjour », l'ont salué les policiers avant de confisquer sans un mot la marchandise. Indésirables à Montreuil, les familles Roms le sont tout autant à Saint-Denis, plus même, puisqu'elles débarquent dans une ville pauvre qui n'a aucun désir de les recevoir. La manche ne donne rien, et quand les femmes reviennent à Montreuil pour gagner quelques pièces dans les rues qu'elles connaissent, elles croisent la police qui ne veut plus les voir en ville : « oubliez Montreuil, c'est fini pour vous ici. » La déscolarisation du collégien ne semble pas émouvoir plus que cela les bienfaiteurs des Roms, pourvoyeurs de chambres d'hôtels pour deux semaines et de prétendus « dispositifs d'insertion », qui sont de réels « dispositifs d'élimination. » Avec de tels soutiens, les Roms de France ne sont pas prêts de sortir de la grande pauvreté. Mais qui le veut vraiment?

A l'Hôtel. Saint-Denis, 30 novembre 2016 © EB A l'Hôtel. Saint-Denis, 30 novembre 2016 © EB

 

 

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