(détail) © Béatrice Boubé (détail) © Béatrice Boubé

Posés sur le sol, quatre cubes de culture délimités par des planches et divisés en quatre parcelles par deux traits de fil de fer : huit cases, donc, exposées à la lumière du matin. Manon s'assoit sur un gros pot de terre cuite renversé, pose la serfouette sur la feuille de papier journal et contemple le terreau renouvelé qui sent bon. Un parfum de campagne, se dit-elle. Elle se demande ce que ça sent, la Dordogne : c'est si difficile à imaginer l'odeur d'un pays. Manon frotte ses mains l'une contre l'autre, fait tomber un peu de terre sur le dallage. Elle lève les yeux vers un ciel parfaitement bleu qui s'étire entre les deux tours fichées de l'autre côté de l'avenue. Samedi, c'est le jour de la semaine qu'elle préfère.

Manon étend ses jambes nues dans le rayon soleil et sourit de sa peau blanchie par l'hiver. En short pour la première fois de l'année, elle est bien. L'angoisse des examen l'a lâchée, ou plutôt, la certitude raisonnable qu'elle va réussir, comme elle a toujours réussi, prend pour un moment le pas sur l'anxiété qui l'étreint d'habitude. Elle ferme les paupières et ne voit plus les tours, les balcons fermés, encombrés du débarras des habitants, la peinture qui s'écaille par grandes plaques laissant apercevoir une structure métallique rouillée. Elle entend les voix des enfants jouant dans le petit square caché derrière les immeubles, la radio bavarde d'un voisin et, par bribes, la conversation de deux personnes passant sur le trottoir, quatre étages plus bas, les roues de leurs poussettes à marché qui tournent en criant une plainte aiguë.

Les carrés sont prêts à ensemencer. Radis, panais, ciboulette et roquette. Manon adore faire pousser des légumes sur la terrasse de ses parents, les récolter puis les leur servir, en précisant qu'ils sont tout frais « du jardin.» Si elle avait plus d'espace, elle réussirait à nourrir toute la famille avec le produit de son potager. Elle sourit en songeant qu'elle l'aura bientôt son vrai jardin.

Manon ouvre le sachet de graines de panais, et fait couler les semences bises et plates au creux de sa main. Elle enfouit les graines, peu profondément, dans deux carrés dont elle a mélangé du sable au terreau pour l'alléger. Elle ne peut empêcher un pincement au cœur : quand les légumes seront à récolter, elle sera loin. Manon aime tout de son quartier natal, même ses mauvais aspects : les voisins qui gueulent, les flics qui débarquent soudain et se mettent à contrôler les jeunes sans qu'on sache pourquoi, le moteur des mobylettes rugissant sur la dalle quand les garçons roulent sur une roue, la folle du dixième qui pique sa crise en pleine nuit et balance ses assiettes par la fenêtre. Tout le monde se connaît dans la cité, ici les gens l'ont vue grandir, elle y a ses copains d'enfance, elle y aura toujours ses parents.

Mais Manon va partir. Son ami a trouvé un emploi à Bergerac, il lui a envoyé des photos de la ville où il s'est déjà installé. Elle va terminer ses examens, puis retrouver celui qu'elle aime dans ce pays aux couleurs chaudes où le regard n'est pas arrêté par le béton, où l'on entend le chant des oiseaux, où elle aura un jardin. Manon va quitter son quartier et ses parents qu'elle aime, parce qu'elle a vingt ans, parce qu'elle est heureuse. 

Dessin de Béatrice Boubé

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Coucou d'une Potagerie Bretonne . Clin d'œil

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