Montreuil. Patrice Bessac sous les huées

C'est le soixante-douzième anniversaire de la Libération de Montreuil. Les familles Roms expulsées de leurs habitations du boulevard de la Boissière ne veulent pas être les oubliées de la fête. Elles l'ont dit haut et fort.

Discours de Patrice Bessac pour l'anniversaire de la libération de Montreuil, 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs sympathisants brandissent un tract. © Gilles Walusinski Discours de Patrice Bessac pour l'anniversaire de la libération de Montreuil, 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs sympathisants brandissent un tract. © Gilles Walusinski

Combien de temps faut-il à la pluie pour traverser une toile de tente et tomber sur les enfants qui dorment dans la rue ? Beaucoup moins qu'il n'en faut à la détresse des sans logis pour vaincre l'inflexibilité d'un maire. À Montreuil, les treize familles Roms expulsées de leurs habitations du boulevard de la Boissière se réveillent au matin de leur quarantième nuit dehors sous un temps maussade : pour elles, le maire ne veut pas de mise à l'abri.

C'est le soixante-douzième anniversaire de la Libération de Montreuil. Vendredi 2 septembre, le barnum s'est monté sur la place Jean Jaurès : la grande scène blanche abritera l'orchestre qui égaye la fête annuelle. On pavoise de tricolore. Mais que faire des familles Roms qui se sont réfugiées devant la mairie, après avoir été chassées du square Marcel Cachin où elles avaient trouvé un précaire asile ? Embarras municipal.

Comme elles en ont pris la méchante habitude depuis plus d'un mois, les quarante personnes dont dix-neuf enfants reçoivent une demande de disparaître. Où ? Au diable Vauvert, sur un terrain qu'on leur octroie pour trois jours du côté du funérarium. Mais les Roms ne veulent plus jouer le rôle que la mairie leur impose : celui des invisibles, des sans droits que l'on dissimule là-bas, à côté du cimetière, pour que la fête des vrais citoyens soit plus belle. Ils refusent de bouger encore, pas même pour retrouver le square d'où l'on vient de les chasser sous prétexte qu'ils y étaient en danger et où on accepte finalement qu'ils retournent, pour deux nuits, mais sans l'autoriser officiellement : on le laisse entendre par la voix menue d'une adjointe qui ose, elle, traverser la rue et venir parler aux familles... les mains vides : elle n'a, de son propre aveu, aucun pouvoir sur l'inflexibilité du maire. Au bout de la soirée et après de longs débats, les familles arrachent un accord oral : elles peuvent rester sur la place, à côté de la scène, sans être délogées par la police.

Samedi 3 septembre, Montreuil fête sa Libération. Sur le parvis de la mairie, il y a des drapeaux tricolores, des écharpes tricolores et des discours. Jamais les belles paroles des élus ne sont tombées plus à plat que prononcées devant les familles Roms qui vivent à la rue depuis tant de jours. On entend l'éloge de la Résistance, on entend parler des grandes valeurs, de la République, de la Liberté, de l’Égalité et de leur copine la Fraternité, on entend de dignes et profondes réflexions sur les leçons de l'Histoire. Mais quel sens ont tous ces mots confrontés aux réalités du présent ? Comment peut-on se réclamer de l'exemple des Résistants quand on laisse des nourrissons dormir quarante nuits dans la rue ? Le député parle longuement, puis c'est le tour du maire.

Ceint de l'écharpe tricolore, Patrice Bessac entame son long discours convenu : la Résistance, les leçons, les valeurs, etc. Silence dans l'audience moins maigrelette qu'elle ne le serait sans la présence des familles Roms, des membres du collectif de soutien et des sympathisants. Il parle, Patrice Bessac. Il évoque la défense des plus faibles devant une rangée de Roms taiseux, exténués et profondément en colère. Ils ont distribué des tracts rappelant aux montreuillois leur inacceptable situation, les feuilles blanches passent de mains en mains. Et soudain, quelqu'un brandit un tract à bout de bras. Puis un autre. Partout des bras se lèvent dressant le tract sous le nez du maire qui poursuit son discours devant des mots écrits qui hurlent silencieusement et dénoncent la contradiction entre ses paroles et ses actes. Bessac parle, il parle des treize familles Roms expulsées de la Boissière en répétant les arguments des communiqués, et il s'embrouille dans la métaphore qui convoque un océan d'égoïsme et une bulle de solidarité. Montreuil ne peut pas être un océan... une bulle... ce n'est pas clair. Les tracts sont dressés par des mains multipliées, celles des Roms mais aussi par toutes les mains de ceux et celles qui n'en peuvent plus de voir le traitement infligé par la mairie de Montreuil à ces pauvres parmi les pauvres que sont les Roms sans abri, sans rien. Fin des parlottes. Résonne la Marseillaise. On l'écoute l'hymne, un goût amer à la bouche.

Mais quand commence le défilé des poignées de mains, des sifflets accompagnent les congratulations officielles. Spontanément, les manifestants clament : « égalité », « plus d'enfant à la rue », « ça suffit » ! Ils suivent le maire qui fait quelques pas sur la place, protégé par ses gardes maousses et la police. « Plus d'enfant à la rue » ! Bessac continue à sourire, un peu crispé tout de même, il serre des mains, il avale difficilement un verre d'eau. «Solidarité! ça suffit » crient les manifestants! Enfin la cohorte se replie vers la mairie, et l'édile disparaît derrière la haute porte de fer et de verre. Les manifestants restent devant la porte close, et crient leur colère et leur revendication : quarante jours à la rue, ça suffit, il faut une mise à l'abri immédiate pour ces familles et les enfants qui ont repris le chemin de l'école sans avoir de toit.

 C'est la fête et les flonflons. Sur le mur qui jouxte le théâtre, la troisième version de la fresque, réalisée par Damien Roudeau et ses amis en l'honneur des treize familles Roms expulsées, a encore disparu sous une couche de peinture blanche. Dans la bonne humeur et sous le regard admiratif des habitants de la ville, une nouvelle fresque apparaît. 40 montreuillois(e)s depuis 40 jours à la rue : non, vous ne les effacerez pas !

Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Le maire Patrice Bessac et une adjointe à la rencontre des habitants. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Le maire Patrice Bessac et une adjointe à la rencontre des habitants. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Le maire Patrice Bessac à la rencontre des habitants. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Le maire Patrice Bessac à la rencontre des habitants. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération devant le porte close de la mairie. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération devant le porte close de la mairie. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération devant la porte close de la mairie. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération devant la porte close de la mairie. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération devant la porte close de la mairie. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Les familles Roms expulsées et leurs soutiens manifestent leur exaspération devant la porte close de la mairie. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. La fresque de Damien Roudeau a été effacée. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. La fresque de Damien Roudeau a été effacée. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Et on recommence... © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Et on recommence... © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Et on recommence... © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Et on recommence... © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Damien Roudeau et Cristian. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. Damien Roudeau et Cristian. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski
Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski Montreuil, fête de la Libération le 3 septembre 2016. © Gilles Walusinski

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