Le soir, j’ai baissé le store sur un paysage revêtu d’une couche de neige presque intacte, couvrant d’une même épaisseur les toits, les murs, les trottoirs, la carrosserie des voitures garées dans la rue. À travers cette voix particulière que j’entends en moi quand je lis, ni la mienne, ni celle de l’auteur·ice, mais une voix tierce, la voix de lecture qui s’élabore à l’intérieur à partir des mots d’un·e autre, son phrasé, le ton du texte, à travers les images mentales surgissant de l’acte de lecture, j’ai entendu des enfants rire. C’était nuit mais pas trop pour la joie d’un miracle. Ce matin, plus d’aplats immaculés, le store levé découvre une matière bouleversée, rugueuse, une pâte durcie, raclée, empoignée, modelée par les mains des enfants, écrasée sous leurs bottines ; je vois les traces de leur bataille imprimant la substance blanche. Un rectangle de bitume, comme un trou à l’emplacement de la voiture de la voisine qui travaille à Roissy ; dans un demi-sommeil, j’ai perçu le grattement de la raclette sur le pare-brise, à trois heures. Dans nos villes qui ne l’aiment pas (encore faut-il qu’elle tienne!) parce qu’elle en contrarie le fonctionnement en gênant les flux, ralentissant ou interrompant la circulation, menaçant l’équilibre des piéton·nes, la neige produit une illusion de paix en suspendant le cours de nos existences. Alors on s’arrête et l’on regarde, on s’arrête pour regarder autour de soi dans un moment de trêve semblable à ceux que la neige compose aux humain·es depuis qu’humanité peuple la terre. Depuis toujours, la beauté (comment y demeurer insensible ?), le danger de cette matière hostile à la vie humaine, la survivance des gestes d’admiration et de protection qui perdurent, de génération en génération. Avec, aujourd’hui, ce supplément d’inquiétude que produit la conscience de la neige elle-même en tant que survivance d’une autre période climatique et l’on envoie les enfants jouer dans la rue enneigée, sous les lampadaires chassant la nuit, pour qu’iels se souviennent.
Billet de blog 6 janvier 2026
Survivances
C’était nuit mais pas trop pour la joie d’un miracle.
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