Quel est ce pays?

Campements et bidonvilles évacués, jetant des dizaines de familles Roms à la rue. Traque aux migrants : rafles, matraquages, enfermements en centre de rétention. Réfugiés, morts, renversés sur la rocade de Calais sans que les chauffards ne s'arrêtent. Refus d'accueillir les exilés des pays dévastés par les guerres. Et, sur les réseaux sociaux, un déferlement d'attaques xénophobes...

Goya, "Tu que nos puedes" Goya, "Tu que nos puedes"

Campements et bidonvilles évacués, jetant des dizaines de familles Roms à la rue, à Montreuil, à Saint-Denis, près de Toulouse, à Grenoble, et ailleurs. Traque aux migrants à Paris : rafles, matraquages, enfermements en centre de rétention. Réfugiés, morts, renversés sur la rocade de Calais sans que les chauffards ne s'arrêtent. Refus d'accueillir les exilés des pays dévastés par les guerres. Et, sur les réseaux sociaux, un déferlement d'attaques xénophobes, charriant les insultes racistes avec toutes les fausses évidences de la bêtise chauvine la plus crasse. La campagne présidentielle qui vient s'annonce sous les pires auspices.

Le pays bascule dans la violence assumée contre ceux et celles qui viennent d'ailleurs, la haine de l'étranger semble une opinion banale, admise, voire revendiquée. L'étranger pauvre, l'étranger sans-abri, l'étranger venu jusqu'ici au péril de sa vie, avec l'espoir dans son maigre ballot : c'est l'éternel paria pour les enracinés, si fiers de leur souche. L'étranger, ou celui qui paraît l'être : le racisé. L'ennemi intérieur, c'est lui, que la France trop bonne fille accueille si généreusement et qui nous coûte si cher : mais le fourbe se retourne contre la main qui le nourrit, et la mord. La même fable, ressassée ad nauseam. Les leçons de l'Histoire sont décidément oubliées, niées même, tant il paraît n'y avoir rien de plus pressé que de se précipiter dans le gouffre qui conduisit au racisme d’État, à la collaboration avec le nazisme ou aux crimes de la guerre d'Algérie. La population, durablement affaiblie par une crise économique entretenue qui perpétue le chômage et fait croître la misère, meurtrie et traumatisée par les attentats, a besoin d'un exutoire. Elle se cherche un bouc émissaire ; le voilà tout trouvé : l'étranger.

La mécanique du désastre est bien huilée : une gauche qui ne sait plus qui elle est, une droite dans une opposition de façade, qui fanfaronne des déclarations martiales extrêmes, exige des lois sécuritaires reprises, pas même en sourdine, par ceux qui sont au pouvoir. Des élus qui se renvoient la balle, attisent des querelles locales de politique politicienne en instrumentalisant les plus fragiles de leurs administrés. Une bureaucratie froide se retranchant derrière les règlements, oubliant l'humain. Des médias à la solde des puissances de l'argent, formatant les esprits à admirer ceux qui les exploitent et à détester ceux qui comme eux, pire qu'eux, sont opprimés. Et les vautours de l'abrutissement religieux tournent, tournent puis fondent sur leurs proies déboussolées.

C'est le règne des esprits forts, qui connaissent la réalité vraie, qui ont tout compris depuis longtemps et auxquels on ne la fait plus. Les pères et mères Lavertu, qui n'ont rien à se reprocher, les plus blancs que neige, les braves gens au bon sens bien de chez nous. Bas les masques ! Ce Rom à l'apparence si misérable, est en fait un nabab qui a palais en or au pays, payé par le butin de ses vols et trafics. Ce réfugié harassé, épouvanté par ce qu'il a vécu chez lui et lors de son terrible voyage, est en fait un terroriste islamiste sournoisement infiltré pour massacrer nos innocents. Ce migrant fuyant la sécheresse, la spéculation sur les terres arables et les denrées alimentaires, est en fait un fraudeur aux allocations familiales venu se la couler douce sous le climat assez chaud de nos banlieues. Contre toute cette racaille venue d'ailleurs, il faut toujours plus de barrières, de frontières, de murs. Toujours plus lois, plus de police et plus d'armée. Des armes, des milices et de la fermeté contre les hommes, les femmes et jusqu'aux nourrissons des étrangers, qu'on laisse dormir dans la rue, nuit après nuit, sous les fenêtres de la mairie parce que c'est la crise de l'hébergement. Et ne venez pas contredire ces intelligences supérieures, sous peine d'être noyé dans la bave de leur mépris, car pour elles, pire que l'étranger peut-être, est celui ou celle qui ose encore défendre les valeurs humaines contre la dictature nationaliste qui s'installe.

Chacun sent bien que nous vivrons les prochains mois plongés dans un bain délétère, un mauvais bouillon fait de peur, de haine recuite, d'égoïsme, de méfiance, de drames humains et écologiques. Nous ne croyons pas (plus) à la démocratie représentative, qui n'est que le nom usurpé de l'oppression. Les partis politiques sont durablement discrédités. Ce que nous pouvons faire ? La solidarité active, bien sûr, les collectifs de soutien, de défense des victimes de la violence de l'Etat, violence qui diffuse dans toutes les couches de la population et légitime les actes et les propos ouvertement racistes. Et, au moins, sortir du silence, affirmer inlassablement, que d'un pays étroitement replié sur lui-même, refusant les différences, niant l'hospitalité, comptant ses sous tel l'avare de Molière choisissant sa cassette contre le bonheur de ses enfants, justifiant les violences policières et semant la guerre où il croit avoir ses intérêts, ce pays étriqué n'est pas le nôtre : nous y sommes des étrangers.

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