Et les bien belles images chassent l'insoutenable, encore. Le cœur, chez les braves gens, est ce qui manque le moins. Après avoir diffusé en boucle les photographies de l'enfant noyé, échoué sur le sable, les écrans nous montrent à l'envi les élans de générosité, l'accueil, l'entraide, l'hébergement des réfugiés dans la Creuse et ailleurs. On s'indigne, on veut aider, on veut participer à l'urgence du moment, on veut pouvoir se dire que l'on n'est pas resté les bras ballants devant le malheur d'autrui, que l'on tient à sa dignité d'humain. Répétez-moi ça face caméra, svp ! Merci pour la larme et le sourire. L'émotion est authentique, ça tranche sur les grimaces compassées des politiciens.
En janvier, par millions dans la rue après les attentats, la main au portefeuille pour soutenir Charlie ; en juin, écœurés par l'évacuation des migrants qui campaient à La Chapelle et scandalisés par l'écrasement de la démocratie en Grèce ; en août choqués par le démantèlement des camps où habitaient des familles Roms que l'on ne reloge pas ; voici septembre et les réfugiés des guerres de Syrie, dont les naufrages meurtriers finissent enfin par soulever une vague de compassion qui éclabousse jusqu'aux semelles des conseillers en communication de ceux qui nous gouvernent.
Les mouvements de sympathie se succèdent car l'important c'est l'émoi. Ne manque qu'une nouvelle guerre pour faire oublier le chaos que les précédentes ont aggravé dans les pays barbares que nos glorieux pioupious, qui aiment tant la veuve et le petit enfant, sont allés sauver malgré eux : le président s'en occupe, c'est pour bientôt. Les frappes aériennes là-bas libéreront ici le cœur du citoyen pour les palpitations climatiques.
Que reprocherions-nous à ceux qui viennent offrir leur table et leur toit aux réfugiés, épuisés mais heureux d'avoir la vie sauve sans savoir vraiment ce qui les attend en Europe où l'on organise aussi des fêtes du cochon ou autres manifestations identitaires et racistes ? Rien, bien au contraire. Mais à oublier le mardi l'indignation qui le tint en haleine le lundi, le citoyen au grand cœur soigne avec un sparadrap le corps du monde mis en lambeaux par des conflits économiques et politiques qui se moquent des protocoles compassionnels ; il nous faudra bien un jour replier nos mouchoirs et, fermement, nous remettre à la politique.