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Billet de blog 7 novembre 2015

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ça : ce mal-être diffus, cette gêne respiratoire, ce léger vertige quand j'arrive au boulot, elle m'a aidé à lui donner un nom. Je me refusais à comprendre. Je ne voulais pas voir ce qui crève les yeux. Ainsi l'on peut vivre dans le mensonge à soi-même, on s'invente des histoires pour que ça dure encore, mais on sait, au fond, que c'est fini. Depuis quand ? Depuis combien de mois, d'années? Le malaise s'est installé imperceptiblement. Par pudeur, les collègues patientent encore, mais leurs pieds s'agitent, leurs mains triturent le gobelet de plastique au fond cerné d'un reste de café froid. Ils ne m'écoutent pas. Ils sourient, lancent une plaisanterie, jettent le gobelet que leurs doigts fébriles ont fendu, et retournent à leurs écrans : c'est leur matière de me signifier que je leur fais perdre du temps. Elle m'a invité à la suivre dans son bureau, très amicale : café serré, bien meilleur que celui de la grande machine, mini-viennoiseries. On a parlé des enfants, les miens, adultes, les siens à l'âge de l'école. Puis de l'entreprise dont je suis, elle a dit, l'indispensable mémoire. Combien de postes, combien de services, combien de restructurations ? J'en aurais des choses à raconter, de quoi remplir des livres, une bibliothèque à moi tout seul. Elle admire une telle expérience, c'est une richesse, un vrai trésor pour nous tous, elle a dit. Tout bouge tellement vite. Il faut sans cesse s'adapter, nouveaux clients, nouveaux produits, on a jamais le temps de regarder en arrière. Elle m'a demandé si ça allait mieux avec le logiciel. Tant mieux, parce qu'ils installent la troisième version, ça va pas mal changer. Courage, m'a-t-elle lancé, avec un regard illisible qui s'est perdu par-dessus mon épaule. Impossible de travailler, aujourd'hui. Archaïque, dépassé, ringard, has been, les mots tournent dans ma tête. Mais je ne sais pas, je ne suis pas bien sûr de comprendre. Ce café et pain-au-chocolat, est-ce que c'était ça, l'entretien préalable au licenciement ?

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