Ce désir d’ordre qui semble traverser nos sociétés paradoxalement les entraîne vers le chaos fasciste. On veut l’ordre rassurant, on aura la désintégration sociale, la lutte de chacun·e contre chacun·e si l’on n’y met bon ordre en résistant au pire et, d’abord, en se parlant. L’habitude est prise de communiquer à travers les objets, par messages abrégés, syntaxe démembrée, vocabulaire restreint, émoticônes, slogan. Par ce langage squelettique vidé de la tremblante épaisseur des voix, coupé de l’expression spontanée des visages, protégé des impulsions désordonnées du face-à-face, rien n’est transmis sinon la violence qu’engendre la technique. Nos disputes sont guidées par des robots. Nos affections, nous ne savons plus les dire autrement que par le dessin virtuel d’un cœur rouge que nous multiplions plus ou moins selon l’intensité du sentiment. Je me souviens d’un dialogue surpris, il y a quelques années, dans le bus. Une jeune femme bouleversée se confiait à une amie, elle ne savait que penser de l’homme avec qui elle venait de passer la nuit, de ses sentiments pour elle. Il lui semblait distant, indifférent. Pourtant, elle avait cru qu’il l’aimait. Dans la construction de cette certitude il y avait cet élément de preuve: un pot de nutella posé sur la table du petit déjeuner, portant l’étiquette « je t’aime ». Une opération commerciale : ces étiquettes prétendument personnalisées apposées sur la pâte à tartiner étaient de la publicité. Pour la jeune femme : une déclaration d’amour que venait contredire l’attitude désinvolte du partenaire. Elle était désorientée, et triste. De quoi avaient-ils parlé, tous les deux, au sortir de leur nuit d’amour, autour du pot de nutella ? Elle ne le disait pas. Aujourd’hui, ce couple communique peut-être en confiant l’expression de ses sentiments à une intelligence artificielle qui formule si bien les choses, peut-être sont-iels en couple, chacun·e de son côté, avec un robot qui sait habilement éviter tout malentendu: de l’ordre jusqu’au cœur des sentiments.
Billet de blog 8 janvier 2026
Se parler
Ce désir d’ordre qui semble traverser nos sociétés paradoxalement les entraîne vers le chaos fasciste. On veut l’ordre rassurant, on aura la désintégration sociale, la lutte de chacun·e contre chacun·e si l’on n’y met bon ordre en résistant au pire et, d’abord, en se parlant.
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