Vacances en eaux troubles

Entrez-entrez : pour la visite du fort, c’est tout là-haut. Appréciez le panorama : le ciel limpide, les flots d’azur, l’air transparent. Au fond, sur la plage et les serviettes : des électeurs...

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Entrez-entrez : pour la visite du fort, c’est tout là-haut. Appréciez le panorama : le ciel limpide, les flots d’azur, l’air transparent. Au fond, sur la plage et les serviettes : des électeurs. Ils sont en slip, évidemment : c’est l’effet des réformes, au bout d’un an. Pour se payer un costard, ils n’ont qu’à mouiller la chemise. Pour s’émanciper, il leur faut bosser, mais sans entrave : le code du travail, je l’ai bouffé dans un gueuleton, en leur honneur, avec mes députés et les patrons. Vive le champagne et la liberté ! Le populo est mal élevé. Hier, il me lançait des œufs et aujourd’hui ses sales gosses m’appellent Manu : on dit Hé bonjour môssieur le président, comme vous êtes joli, que vous me semblez beau. C’est écrit dans le livre que mon ministre de la Marseillaise et du retour de l’uniforme leur a distribué pour l’été. Dans la mer, il y a ces hommes, ces femmes et ces enfants noyés, coulés avec les bateaux percés qui amènent du réfugié. Pas question de tomber sur un os. Basta la playa, les osselets m’ennuient comme les morpions et les congés payés. Je laisse au peuple les pâtés de sable et les coquilles vides : à moi la belle piscine offerte par l’État. C’est plus hygiénique après les bains de foule. Mais attention aux paparazzi ! Souriez ! Le petit oiseau va sortir de derrière ce buisson, à moins que, surprise !, il n’arrive par drone. Vous verrez la scène, en léger différé, sur ma chaîne de télé. Ma chemise blanche, mon teint de biche, mes petites dents : être président, c’est épatant. Entrez-entrez, au fort joli, admirez les vieux moellons. N’ayez pas peur du fantôme de Chirac à poil, du spectre de Sarko en marcel, de la cohorte des simulacres présidentiels en short qui hantent ces lieux. Ces vieux cabots ne mordent plus. Voyez un peu la déco comme elle est chiadée ! Mon épouse est une vraie petite fée : elle commande et c’est vous qui payez. Être femme de président, c’est épatant. Pas touche à la potiche ! Il y a dedans Alex le conseiller. Dans le buffet : Alex le conseiller. Et sous le lit, Alex le conseiller. Ah non, n’ouvrez pas l’armoire forte, j’y range Alex, mon conseiller préféré. Hi, hi, hi ! Arrêtez vos bêtises : cet homme charmant n’est pas mon amant. Gaffe, il cogne, il rafle, il renifle, il est méchant sauf avec son maître. Grattez-le sous le menton, sinon vous irez en prison. Question de sécurité ! Ce sofa tricolore, vous l’aimez ? Il est profond, comme une tombe. Quelque chose de dur sous les coussins ? C’est ce coquin d’Alex qui laisse traîner ses Glocks. Vous appréciez la visite ? Dites la vérité, toute la vérité ! Bouh, c’est pas beau de mentir sous serment si on n’est pas préfet, ministre ou conseiller du président. Tant pis, vous ne reviendrez plus. Par ici la sortie, regardez vos pieds parce que ça descend. Les caves du fort sont fraîches pendant la canicule. Six pieds sous terre, vous voilà bien. Non, il ne fait pas noir, vous êtes pessimiste. Penchez-vous mieux et vous la verrez, la petite tache de soleil qui luit entre deux pierres. Allez, un dernier selfie et je vous laisse avec Alex. Il n'y a pas que vous, j’attends bien d’autres visiteurs.

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