Juliette Keating
Abonné·e de Mediapart

1040 Billets

4 Éditions

Billet de blog 9 juil. 2019

Un petit nombre de personnes

Face au « désordre », le pouvoir en panique n’a pas d’imagination. Il jette ses arguments de pacotille et, en même temps, envoie la flicaille, les matraques et les chars. Pédaler dans la cancoillotte en se donnant de grands airs, tel est l’acrobatie ordinaire des tenants du pouvoir quand ceux et celles qui devraient se soumettre, renâclent et se révoltent.

Juliette Keating
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Gilles Walusinski

Le pouvoir est pauvre : c’est l’assèchement de l’esprit, le rétrécissement de la pensée, la corruption du langage. L’assujettissement est l’unique possible requis aux individus, même si le pouvoir préfère la soumission volontaire et enjouée telle qu’on la voit dans les spots publicitaires. Le débat, la discussion n’intéressent pas le pouvoir qui ne sait ni ne veut les pratiquer : il n’aime que l’obéissance, oui chef. Quand le pouvoir se prétend démocratique, la concertation est spectaculaire, la dispute parlementaire purement formelle. Le pouvoir accepte la contestation pourvu qu’elle reste une fête bankable sans aucune conséquence sinon son propre renforcement. Il honnit ce qu’il appelle le « désordre », la vraie résistance, qui est l’irruption de la vie dans le morne cimetière de la société du contrôle.

Face au « désordre », le pouvoir en panique n’a pas d’imagination. Il jette ses arguments de pacotille et, en même temps, envoie la flicaille, les matraques et les chars. Pédaler dans la cancoillotte en se donnant de grands airs, tel est l’acrobatie ordinaire des tenants du pouvoir quand ceux et celles qui devraient se soumettre, renâclent et se révoltent. On fait le malin d’abord, et en coulisse on prépare l’irruption des sanctions sur la scène. On sourit mais ça va faire mal. Telle est l’image que donne aujourd’hui le ministre de l’Éducation ou celui de l’Intérieur ou celle de la Santé et toute la bande jusqu’au chef de l’État.

Parmi les éléments de langage recuits que le pouvoir contesté sert à l’envi sur les plateaux télé, on trouve la minimisation de la rébellion qui serait le fait « d’un petit nombre de personnes ». Personne, ça n’est pas grand monde. Alors multiplié par un petit nombre ça donne toujours zéro : pas besoin d’avoir le bac pour faire ce calcul élémentaire. Un petit nombre de personnes, même « radicalisées » c’est nada, wallou, tchi. On n’en parlerait même pas si ces zéros pointés ne foutaient pas le « désordre » empêchant les bons citoyens de vaquer tranquillement à leurs vacances réservées depuis six mois pour aller grossir les bénéfices des professionnels du tourisme.

Un petit nombre de personnes en gilet jaune qui va s’affaiblissant de samedi en samedi depuis huit mois mais il en reste toujours un petit nombre. Un petit nombre d’enseignant.es grévistes retenant en otage un grand nombre de copies pourtant dûment corrigées. Un petit nombre d’infirmiers, d’infirmières, d’aides soignants, et une poignée de médecins urgentistes en rage, prêts à s’injecter de l’insuline et d’y laisser leur peau. Un petit nombre de postiers et postières dont la grève dure toute l’année. Un petit nombre de femmes de chambre très déterminées à faire cesser leur exploitation. Un petit nombre de personnes qui ont honte tous les jours de ne pouvoir mettre fin à l’assassinat des migrants que le pouvoir laisse se noyer, aux camps de concentration où sont parqués les réfugiés. Un petit nombre de personnes qui n’en peuvent plus des violences : celles de la police qui mutile et tue, celles de la justice qui enferme par préférence les Noirs, les Arabes et les Roms. Un petit nombre de personne qui dénonce un féminicide tous les deux jours. J’en oublie tant les petits nombres de personnes se multiplient, érigés face au pouvoir qui fait semblant de ne voir, toujours, qu’un petit nombre de personnes, « non représentatif ».

Mais qui gouverne ? C’est un très petit nombre de personnes, hissées au pouvoir par les petits groupes d’intérêt qu’elles représentent, qui mène ce pays au chaos, de réformes autoritaires en libertés individuelles rognées. C’est un petit nombre de personnes non représentatif de l'ensemble de la population, qui brise les services publics et brade à l’encan les biens collectifs aux profits de richesses privées. L’ordre que réclame ce pouvoir n’est pas l’ordre, c’est le chaos contenu par l’esprit policier, le réseau des normes et des procédures, l’encasernement à l’ancienne plus le double tour d’écrou du contrôle numérique permanent.

Un spectre hante le pouvoir : c’est l’alliance de tous ces « petits nombres de personnes » en vue de son renversement.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal — Éducation
« On veut comprendre pourquoi le collège n’a rien fait »
Près d’un mois après le suicide de Dinah, 14 ans, ses parents ont déposé plainte pour « harcèlement » et accusent le collège de non-assistance à personne en danger. Plusieurs témoins dénoncent la passivité de l’établissement. La direction dément tout dysfonctionnement.
par David Perrotin
Journal
Étudiants précaires : une petite prime et des bugs
Plutôt que de réformer le système des bourses, le gouvernement a décidé d’accorder une prime inflation de 100 euros aux étudiants boursiers. Les serveurs du Crous n’ont pas tenu le choc, les bugs se sont multipliés et nombre d’étudiants n’ont pas pu faire leur demande dans les délais.
par Khedidja Zerouali
Journal
Professeurs non remplacés : la Cour des comptes dénonce une « défaillance institutionnelle »
Dans un rapport publié jeudi, les magistrats financiers se penchent sur les absences des enseignants qui font perdre aux élèves 10 % d’heures de cours dans les lycées. Les deux tiers sont liés à une mauvaise organisation de l’Éducation nationale.
par Faïza Zerouala

La sélection du Club

Billet de blog
Précarité = Adelphité
Nous exclure, nous isoler, nous trier a toujours été admis; nous sacrifier n’a jamais été que le pas suivant déjà franchi par l’histoire, l’actualité nous a prouvé que le franchir à nouveau n’était pas une difficulté.
par Lili K.
Billet de blog
Ne vous en déplaise, Madame Blanc
Plusieurs médias se sont fait l’écho des propos validistes tenus par Françoise Blanc, conseillère du 6ème arrondissement de Lyon du groupe « Droite, Centre et Indépendants » lors du Conseil municipal du 18 novembre dernier. Au-delà des positions individuelles, cet épisode lamentable permet de cliver deux approches.
par Elena Chamorro
Billet de blog
Handicap, 4 clés pour que ça change !
Engagée depuis vingt ans pour l’égalité des droits de toutes et tous, je constate comme chacun que les choses avancent très peu. Les changements arriveront lorsqu’il sera compris que le handicap est un sujet social dont tout le monde doit s’emparer. Le 3 décembre, journée internationale du handicap : voici 4 solutions pour qu’advienne enfin une société inclusive !
par Anne-Sarah Kertudo
Billet de blog
SOS des élus en situation de handicap
Voilà maintenant 4 ans que le défenseur des droits a reconnu que le handicap était le 1er motif de discrimination en France, pourtant les situations de handicap reconnues représentent 12% de la population. Un texte cosigné par l’APHPP et l’association des élus sourds de France.
par Matthieu Annereau