Un petit nombre de personnes

Face au « désordre », le pouvoir en panique n’a pas d’imagination. Il jette ses arguments de pacotille et, en même temps, envoie la flicaille, les matraques et les chars. Pédaler dans la cancoillotte en se donnant de grands airs, tel est l’acrobatie ordinaire des tenants du pouvoir quand ceux et celles qui devraient se soumettre, renâclent et se révoltent.

 © Gilles Walusinski © Gilles Walusinski

Le pouvoir est pauvre : c’est l’assèchement de l’esprit, le rétrécissement de la pensée, la corruption du langage. L’assujettissement est l’unique possible requis aux individus, même si le pouvoir préfère la soumission volontaire et enjouée telle qu’on la voit dans les spots publicitaires. Le débat, la discussion n’intéressent pas le pouvoir qui ne sait ni ne veut les pratiquer : il n’aime que l’obéissance, oui chef. Quand le pouvoir se prétend démocratique, la concertation est spectaculaire, la dispute parlementaire purement formelle. Le pouvoir accepte la contestation pourvu qu’elle reste une fête bankable sans aucune conséquence sinon son propre renforcement. Il honnit ce qu’il appelle le « désordre », la vraie résistance, qui est l’irruption de la vie dans le morne cimetière de la société du contrôle.

Face au « désordre », le pouvoir en panique n’a pas d’imagination. Il jette ses arguments de pacotille et, en même temps, envoie la flicaille, les matraques et les chars. Pédaler dans la cancoillotte en se donnant de grands airs, tel est l’acrobatie ordinaire des tenants du pouvoir quand ceux et celles qui devraient se soumettre, renâclent et se révoltent. On fait le malin d’abord, et en coulisse on prépare l’irruption des sanctions sur la scène. On sourit mais ça va faire mal. Telle est l’image que donne aujourd’hui le ministre de l’Éducation ou celui de l’Intérieur ou celle de la Santé et toute la bande jusqu’au chef de l’État.

Parmi les éléments de langage recuits que le pouvoir contesté sert à l’envi sur les plateaux télé, on trouve la minimisation de la rébellion qui serait le fait « d’un petit nombre de personnes ». Personne, ça n’est pas grand monde. Alors multiplié par un petit nombre ça donne toujours zéro : pas besoin d’avoir le bac pour faire ce calcul élémentaire. Un petit nombre de personnes, même « radicalisées » c’est nada, wallou, tchi. On n’en parlerait même pas si ces zéros pointés ne foutaient pas le « désordre » empêchant les bons citoyens de vaquer tranquillement à leurs vacances réservées depuis six mois pour aller grossir les bénéfices des professionnels du tourisme.

Un petit nombre de personnes en gilet jaune qui va s’affaiblissant de samedi en samedi depuis huit mois mais il en reste toujours un petit nombre. Un petit nombre d’enseignant.es grévistes retenant en otage un grand nombre de copies pourtant dûment corrigées. Un petit nombre d’infirmiers, d’infirmières, d’aides soignants, et une poignée de médecins urgentistes en rage, prêts à s’injecter de l’insuline et d’y laisser leur peau. Un petit nombre de postiers et postières dont la grève dure toute l’année. Un petit nombre de femmes de chambre très déterminées à faire cesser leur exploitation. Un petit nombre de personnes qui ont honte tous les jours de ne pouvoir mettre fin à l’assassinat des migrants que le pouvoir laisse se noyer, aux camps de concentration où sont parqués les réfugiés. Un petit nombre de personnes qui n’en peuvent plus des violences : celles de la police qui mutile et tue, celles de la justice qui enferme par préférence les Noirs, les Arabes et les Roms. Un petit nombre de personne qui dénonce un féminicide tous les deux jours. J’en oublie tant les petits nombres de personnes se multiplient, érigés face au pouvoir qui fait semblant de ne voir, toujours, qu’un petit nombre de personnes, « non représentatif ».

Mais qui gouverne ? C’est un très petit nombre de personnes, hissées au pouvoir par les petits groupes d’intérêt qu’elles représentent, qui mène ce pays au chaos, de réformes autoritaires en libertés individuelles rognées. C’est un petit nombre de personnes non représentatif de l'ensemble de la population, qui brise les services publics et brade à l’encan les biens collectifs aux profits de richesses privées. L’ordre que réclame ce pouvoir n’est pas l’ordre, c’est le chaos contenu par l’esprit policier, le réseau des normes et des procédures, l’encasernement à l’ancienne plus le double tour d’écrou du contrôle numérique permanent.

Un spectre hante le pouvoir : c’est l’alliance de tous ces « petits nombres de personnes » en vue de son renversement.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.