Jeunes en 2017 (12) : Karim

Chaque semaine, et pendant un an, une petite histoire de la vraie vie des jeunes en 2017. Aujourd'hui, Karim découvre qu'il y a quelque chose qui cloche.

 

(détail) © Béatrice Boubé (détail) © Béatrice Boubé

La lumière a envahi la petite chambre quand Karim ouvre les yeux : il a encore dormi plus qu'il ne l'aurait voulu. Lui, le lève-tôt, il n'entend plus son réveil ou il fait taire l'alarme d'un geste automatique puis se rendort pour deux bonnes heures. Ça l'énerve, cette fuite dans le sommeil. D'ailleurs Karim n'est pas reposé pour autant. Je rêve, dit-il, je ne sais pas à quoi mais je sens que ça m'épuise. J'ai mal à la tête le matin.

L'appartement est silencieux. Les parents au travail, les deux jeunes frères au centre de loisirs : Karim est seul. Il a bientôt vingt-quatre ans et, comme un collégien en éternelles vacances, il traîne dans le petit appartement de son enfance qu'à son âge il devrait avoir définitivement quitté. Il se fait réchauffer du café, allume l'ordinateur.

Les profils Facebook de ses copains de promo affichent des visages rayonnants. Ils ont trouvé du travail, les garçons comme les quelques filles. Certains se sont mariés. Karim regarde les vies heureuses des autres, like avec un cœur les naissances récentes ou annoncées. Mais ça ne lui plaît pas autant qu'il le voudrait, leur bonheur. À moins, se dit Karim, qu'ils trichent, eux aussi. Sur Facebook, il a déjà menti, prétendant avoir décroché un poste dans une grande boîte alors qu'il était en intérim d'agent de sécurité. Il avait recueilli près de soixante-dix likes avant de se faire cramer et d'effacer le post, honteux du plaisir qu'il avait eu, ce sentiment d'exister enfin aux yeux des autres.

Après cinq années d'études réussies, Karim était sûr de trouver très vite un travail assez bien rémunéré pour rembourser à ses parents au moins une partie de ce qu'ils ont dépensé pour lui, eux qui gagnent si peu dans des boulots si difficiles. Il n'a entendu que cela dans son école d'ingénieur  : pas de chômeur à la sortie. Alors ?

Karim a envoyé une centaine de CV, mais il n'a reçu aucune demande d'entretien. À l'école de Rennes, il était le seul Arabe né en Algérie, grandi en Seine-saint-Denis. Aujourd'hui les autres travaillent, pas lui. Sur internet, il a lu le témoignage d'un gars qui a francisé son nom et changé d'adresse sur son CV : il a obtenu aussitôt un entretien d'embauche. Karim a l'impression de devenir parano.

Il est treize heures passées. Karim est sorti pour une course. Il marche vite, espère ne pas rencontrer les mères du quartier. Pas loin de son ancien collège, il croise une prof qu'il aimait bien. Elle aussi porte un nom algérien. La professeure le reconnaît et semble contente de le voir : elle lui demande de ses nouvelles. Karim se lance, elle l'écoute et son sourire s'efface. Elle a l'air embêtée. Il lui dit : il y a quelque chose qui ne va pas, c'est beaucoup plus dur quand on s'appelle Karim et qu'on vient du neuf-trois. La femme hoche tristement la tête. Vous le saviez, ça, Madame ? Elle baisse les yeux : Oui, Karim, je le sais, tout le monde le sait.

Dessin de Béatrice Boubé

 

 © Béatrice Boubé © Béatrice Boubé

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