Faire son âge

Cette tension entre l’âge tel qu’il se calcule à partir de la date de naissance inscrite sur l’état civil, l’âge ressenti, désiré, rêvé, et celui que, généreusement ou perfidement, les autres nous « donnent », n’a jamais été pour moi plus qu’une source de malentendus et de vexations bénignes. Pour certainEs, c’est une question de vie ou de mort.

 © Gilles Walusinski © Gilles Walusinski

Longtemps, j’ai fait plus jeune que mon âge. Adolescente, à l’âge où l’on s’impatiente de basculer dans la vie d’adulte telle que l’on se l’imagine à quinze ans - autonomie et liberté, y compris sexuelle – je détestais m’entendre dire que je ne « les faisais pas ». Je revois, dans la boucherie du quartier, les yeux des femmes autour, ceux de la bouchère derrière sa caisse, qui m’observent après m’avoir questionnée, et en trois mots assassins me renvoient à cette si lente enfance que j’avais terriblement envie de quitter. Je payais les courses en traitant intérieurement ces commères de tous les noms, sans parler de la viande coriace et pleine d’eau que vendait l’homme aux neuf doigts et au tablier rougi qui s’activait sur le billot. Si l’on me disait souvent que j’étais « mûre » pour mon âge, d’après mon goût pour la réflexion, la lecture et l’étude, mon corps traînait les pieds sur le chemin de l’épanouissement et j’arborais des années encore un visage de gamine.

Avec mes premiers cheveux blancs, j’ai chaviré d’un coup dans l’âge mûr. Et, régulièrement, je dois répondre que non, je ne suis pas à la retraite, pas du tout, parce que j’ai décidé de ne pas céder à l’injonction tacite qui est faite aux femmes de plus de quarante ans de se teindre la chevelure.

Ai-je jamais « fait mon âge » ?

Cette tension entre l’âge tel qu’il se calcule à partir de la date de naissance inscrite sur l’état civil, l’âge ressenti, désiré, rêvé, et celui que, généreusement ou perfidement, les autres nous « donnent », n’a jamais été pour moi plus qu’une source de malentendus et de vexations bénignes.

Pour certainEs, c’est une question de vie ou de mort.

Je pense aux jeunes filles que l’on dit « faire plus que leur âge » afin de trouver des excuses aux hommes qui les abusent, qui les violent. L’apparence mensongère de l’adolescente qui n’est pas la jeune adulte que les formes de son corps prétendent, est imputée à la victime elle-même comme relevant de sa responsabilité de trompeuse. En définitive, c’est la jeune fille qui a abusé son agresseur en paraissant ce qu’elle n’est pas : renversement bien connu de la culpabilité, renversement du crime.

Je pense aux mineurs non accompagnés, ces enfants exilés dont l’administration ne veut pas croire ce qui est écrit sur l’acte de naissance qu’ils ont emporté dans leur terrible voyage. Selon notre bonne vieille administration coloniale, le Noir est toujours un menteur. Il est écrit sur les papiers du réfugié venu d’Afrique qu’il a quinze ans ? Ah, ça ! On ne la fait pas au Blanc qui préfère se fier à ses yeux pour juger. Être protégé ou être envoyé à l’enfer de la rue, pour ces enfants en danger, se résume à la question de « faire son âge. » Dans quelle partie du corps loge le signe irréfutable de l’enfance ? Dans les os et les dents ? Dans la musculature ou la taille ? Dans l’expression fugace d’un rictus ? Dans l’éclat d’un regard ? Je ne sais pas.

Mais je sais que la mauvaise foi, le refus de porter secours, le rejet de l’étranger, habitent nos institutions hypocrites et leurs agentEs, qui se trouvent justifiéEs à envoyer à la mort nombre d’enfants, parce qu’ils font plus vieux que leur âge.

 

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