Rentre, la nuit

Elle marche, elle tâte les angles des livres alourdissant son sac, une manière de se rassurer.

p-20181022-190643

Le vent roule les feuilles devant ses pas au ras du bitume crevé qu’elles raclent ; l’ombre de son corps les suit. Des feuilles jaunes, grandes comme des mains d’homme sèches, tombées de membres suppliciés qui n’appellent plus le ciel. Racines prises dans le goudron. Elle passe, vite : il est nuit. Elle sent l’étouffement des platanes lui comprimer la poitrine. Ils sont malades, c’est ce qu’ils écrivent en grandes lettres noires au pied des lampadaires : au secours. Géants rongés de l’intérieur, colosses de verre. Elle les entend tousser doucement là-haut.

Elle marche, elle tâte les angles des livres alourdissant son sac, une manière de se rassurer. Et toujours la même rue s’allonge. Voie de nuit et de platanes mourants ; le vent d’automne soulève les pans du manteau. Sur la chaussée glissent de rares bagnoles, masses sombres dans l’aveuglement des phares. La rue est en légère pente descendante. Ses talons donnent des coups secs décuplés par le silence. Ses clés cliquettent, elle les serre plus fort dans sa paume, autre manière de se rassurer. La rue n’a pas de fin, ni la rangée de platanes dessinant des arabesques hallucinées sur le trottoir qu’éclairent les lampadaires.

Elle se dit que ça ne finira pas. Les feuilles poussées par le vent, l’ombre de son corps qui s’avance, les platanes, les lampadaires, les portes fermées des immeubles s’alignant interminablement à sa droite. Aucun n’est le sien. Horrifiée, elle se dit ça y est, il fallait bien que ça m’arrive, à moi. Il fallait bien que ça m’arrive ce truc de tomber dans une métaphore. Je me suis laissée emporter par une métaphore. Je l’ai pas vue venir. Tout était comme d’habitude. Le kebab à la sortie du métro, les hommes assis sur les bancs et qui boivent à grand bruit autour de la place, le petit groupe de spectateurs s’attardant devant le théâtre, la longue façade massive et silencieuse de l’école, le rideau de fer de la librairie, le bar à vin dans l’angle (y avait-il encore de la lumière?) et puis j’ai tourné dans ma rue comme on tourne une page. C’est là qu’elle m’attendait, entre le traiteur italien et la pharmacie. Elle m'a prise dans son grand manteau d'ombre. Le vent roule les feuilles devant mes pas. Et j’écoute les cris des platanes se noyer dans la nuit.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.