Il suffirait

Il suffirait de ficher la paix aux individus pour que soudain l'air devienne beaucoup plus respirable. Mais il paraît que c'est comme ça, pas autrement.

 © Gilles Walusinski © Gilles Walusinski

Quand, pour la première fois après l'hiver toujours trop long, tu te réveilles dans la lumière naissante du printemps qui ainsi s'annonce, quand tu te fais un café en jetant un œil sur les bourgeons du lilas s'ouvrant en toutes petites feuilles vertes, quand le soleil tape au carreau de l'immeuble d'en face, qui te renvoie ce rayon chaud sous l'aspect d'une raie jaune glissant sur le mur de la chambre, quand tout le monde dort dans la maison et que le silence bruisse des piaillements des oiseaux de la ville, du roucoulement répétitif des ramiers, alors tu te dis qu'il suffirait de peu pour que ce monde soit vivable.

Il suffirait.

Que les exilés de la guerre comme ceux du changement climatique qui ont survécu au voyage, ne soient pas traités comme des criminels : contrôlés, fichés, interdits de circuler et de travailler, retenus dans des centres, renvoyés là d'où ils ont fui, suspectés de mensonge, laissés à la rue mais empêchés de dormir à la rue.

Que les personnes qui les aident ne soient pas elles aussi criminalisées, traînées au tribunal, inquiétées pour cette main qu'elles tendent.

Que les nombreux bâtiments vides qui n'abritent plus personne depuis longtemps, ouvrent leur porte et accueillent enfin sous leur toit les gens qui sont sans logement ou si mal logés.

Que le travail de chacun ne soit que celui qui lui plaît, et que tous vivent libérés des fers du salariat, de la peine de devoir se vendre chaque jour avec pour aiguillons une maigre paye et la peur du chômage.

Que les prisons se vident, absurdes lieux à détruire, où sont enfermés ceux et celles dont la mise en détention n'a d'autre raison que de justifier l'existence-même des prisons, du système judiciaire et carcéral : femme rom au délit imaginaire qui ne peut se défendre, étudiant contestataire attrapé au hasard d'une manifestation, petit voleur au ventre creux, jeunes à la peau noire ou basanée.

Que les femmes ne soient plus à la merci de la violence physique et symbolique des hommes.

Que les écoles ne soient plus des centres de tri à futurs petits soldats au service du capital mais des lieux d'émancipation ouverts à tous les enfants.

Ce matin de ciel bleu clair, tu penses à ce collégien autiste que tu connais bien, à son désarroi de voir partir son AVS à la retraite sans qu'une autre personne n'ait été encore nommée, à l'angoisse dans laquelle il est plongé parce que l'administration n'a pas été capable de raccorder exactement deux contrats et que, tant pis, il faudra qu'il fasse sans AVS pendant deux longues semaines, alors que tout changement dans son environnement est pour lui comme la terre se dérobant sous ses pieds.

Que d'énergie, que de richesse gaspillées, que de pollution irrémédiable, que d'horreur légitimée pour entretenir toute une armée, toute une police, tout un patronat vorace, tout un système oppressif et répressif. Il suffirait de ficher la paix aux individus pour que soudain l'air devienne beaucoup plus respirable. Mais il paraît que c'est comme ça, pas autrement. Qu'il faut qu'il y ait des pauvres et des dominés pour qu'il y ait des riches et des dominants. Qu'il faut qu'il y ait des lois pour être contraints de les respecter ou pour pouvoir les détourner selon sa place dans la société. Que tout doit être rentable, même l'amour, l'art et la poésie.

Il paraît qu'il te faut aller voter fissa pour ton oppresseur en chef, que tu dois élire ton maître et tes bourreaux.

Non.

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