Il y avait au siècle dernier, parmi les attractions proposées aux chalands des foires, la course de chevaux mécaniques. Les pur-sang de tôle peinte sont alignés comme au départ du derby dans un décor d’hippodrome. Le signal donné, le tiercé commence, la propulsion des chevaux dépendant des joueurs et des joueuses, chacun·e posté·e devant une table à trous et muni·e de balles qu’iel fait rouler et tomber dans les trous, actionnant ainsi le mécanisme plus ou moins rapide qui déclenche la progression du canasson. Il faut être agile, dynamique et concentré sur l’avancée de son cheval. Comment, devant un tel dispositif, ne pas songer aux rentrées littéraires ? En guise de chevaux (au Musée des arts forains à Paris, où l’on peut encore y jouer, les pur-sang ont été remplacés par des garçons de café) une vingtaine des 500 romans qu’on nous annonce en septembre puis en janvier, les 480 autres ayant été d’emblée disqualifiés. Et l’on assiste au spectacle des auteurices trié·es sur le volet, éperonnés par les staffs des maisons d’édition, lancer leurs balles dans les trous médiatiques pour gagner des points dans la course aux ventes. Parmi les causes de la relative désaffection du public pour la lecture, on cite souvent l’addiction aux écrans, mais moins la transformation de la littérature en champ de foire sur lequel s’épuisent les écrivain·es les plus en vue auxquel·les on demande de rejouer à l’infini leur même numéro. Souvent déçu par les chef d’œuvres ainsi proclamés, le lectorat appauvri hésite à la dépense. Entre les groupes éditoriaux trustant les points de vente avec leurs centaines de marques, les maisons d’édition indépendantes qui tentent de se rendre visibles, les toujours plus nombreux·ses auteurices en auto-édition, le marché est non seulement saturé mais illisible. Le public s’est massivement tourné vers des best-seller dont l’autrice se montre d’autant plus rarement sur le champ de course, qu’il apparaît qu’elle n’existe probablement pas, qu’il s’agit d’une intelligence artificielle.
Billet de blog 12 janvier 2026
Les petits chevaux de la rentrée littéraire
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.