Se rabibocher sur le dos des pauvres

Deux élues de la majorité sont aux manettes d'une mission parlementaire sur la prétendue fraude sociale. Le rapport n'est pas encore publié mais on connait déjà la conclusion : il faut contrôler encore plus les pauvres, ces voleurs, ces menteuses, ces fainéant.es patenté.es.

 © Gilles Walusinski, 2019 © Gilles Walusinski, 2019

Tâcheronne des fins de mois difficiles, chômeur. Travailleuse éternellement pauvre. Exilé, ouvrier mal payé, chercheuse d’emploi ou chibani fatigués. Mère solitaire, parents qui triment dur et perdent leur vie à la gagner si mal. Rien que la rue avec en poche quelques centimes, nourrissons sur le bitume, cartables dans la cabane. Étudiant·e sans le sou. Habitants des tours au bout du RER, oubliées du rural. Au minimum, la vieillesse ! Fouiller les poubelles ; ses poches devant l’hôtesse du leader price. Compter, recompter, payer les factures et le loyer. Trois fois rien pour manger, élever les enfants, soigner le dos cassé comme les dents. Trois fois rien mais, tout de même, un brin d’allocations.

Quand on a le bonheur de naître parmi les gens de peu, et la chance d’y rester, on ne connaît pas les problèmes de celleux de la haute qui mouillent la liquette pour se faire remarquer. Pas facile d’être le larbin du chef, la schtroumpfette de l’hémicycle, l’élu·e anonyme qui rêve de se faire un nom sur BFM tévé. Heureusement pour ces galérien·nes de la start-up nation, il y a dans notre belle république, des positions à gagner : celle du missionné n’est pas la moins conviée. Un p’tit rapport vous est confié, alors faut brosser fort dans le sens du poil à gratter. Enfin elle sont là : la polémique et la célébrité.

C’est maintenant la chance de l’ex DRH et de l’avocate radiée du barreau : députée et sénatrice, élues d’on ne sait quel peuple mais à droite, pour mieux servir la soupe. Quelle veine, cette mission parlementaire sur le dossier explosif de la fraude sociale. On va y aller fort, chef ! On va bousculer les tabous, faire de l’audience et du buzz. On va vous les débusquer ces centenaires en veux-tu en voilà réputé·es en vie, ces familles nombreuses de soixante-dix enfants, ces détrousseurs de caisses d’allocations qui volent des milliards en réseaux organisés, se goinfrent aux frais de la collectivité. Les réseaux ça nous connaît, chef ! On va proposer des mesures, exiger des preuves de vie et refiler des cartes vitales à durée limitée : ça va saigner.

Qu’importe la vérité des faits, qu’importe si les milliards présumés de la prétendue fraude sociale sont des chiffres à prendre, au dire des gazettes les moins suspectes de socialisme, avec précaution. Qu’importe si l’on estime honnête au moins quatre-vingt quinze pour cent des dossiers. Sur l’échine de l’allocataire, on peut toujours cogner. Le bourgeois réclame le contrôle rigoureux des pauvres, ces voleurs, ces menteurs, ces fainéants patentés. On les contrôlera encore plus et faute d’attraper les milliards fantômes, on en découragera encore quelques uns à faire valoir leurs droits : il n’y a pas de petites économies quand il s’agit de priver encore ceux et celles qui n’ont rien.

Et l’on grattera peut-être quelques points éphémères de popularité. Avec l'électeur, on se rabibochera sur le dos des pauvres. Il oubliera les homards allergènes, elle passera l'éponge sur les bons vins de la saint-valentin, ils ne feront plus un fromage des notes de frais remboursées double, du favoritisme et des prises illégales d’intérêt. Ouste! sous le tapis des pauvres, la corruption au cœur des carrières et des pratiques politiques dans notre si égalitaire démocratie.

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