Montreuil. Familles Roms expulsées: et voilà les OQTF!

Chronique de la violence légitime. Et de l'acharnement de la force publique, des préfectures et d'une mairie bien décidées à s'en prendre aux plus faibles. Quarante personnes, dix neufs enfants, des bébés, quelques vieux. Une poignée de femmes et d'hommes qui voudraient bien un toit et qu'on leur foute la paix. Ils n'auront ni un toit, ni la paix : ils sont Roms.

Contrôle des familles Roms expulsées. Montreuil 11 octobre 2016 © JK Contrôle des familles Roms expulsées. Montreuil 11 octobre 2016 © JK

Chronique de la violence légitime. Et de l'acharnement de la force publique, des préfectures et d'une mairie bien décidées à s'en prendre aux plus faibles. Quarante personnes, dix neufs enfants, des bébés, quelques vieux. Une poignée de femmes et d'hommes qui voudraient bien un toit et qu'on leur foute la paix. Ils n'auront ni un toit, ni la paix : ils sont Roms.

Et puisqu'ils sont Roms, ils auront pire que rien. Pour eux : la peur quotidienne d'une violence toujours plus grande, celle qui se justifie par la loi pour s'attaquer aux sans défense, aux sans droits.

Ils étaient nombreux, les flics, sur la place de la mairie de Montreuil le 11 octobre au petit matin. C'est beau tous ces fonctionnaires au boulot dès potron-minet, ces bleus à casquette qui s'alignent entre les cars blancs, ce grand chambardement matinal du pauvre campement que les treize familles Roms expulsées de leurs habitations de la Boissière établissent le soir sous l'auvent du théâtre ! Contrôle d'identité et distribution généreuse d'OQTF (Obligation de quitter le territoire français), ces papiers que délivrent les préfectures pour ordonner à certains étrangers de retourner « chez eux », c'est à dire de foutre le camp. Les étrangers les plus pauvres, les plus maltraités, les plus en besoin d'être accueillis sont priés d'aller se faire voir ailleurs que dans le pays des droits de l'homme. Disparaissez les Roms! Allez traîner votre misère plus loin, le maire et le préfet ne veulent plus de vous ici.

Les familles au contrôle font la queue devant la camionnette, leurs bébés dans les bras, leurs papiers dans les mains. Diana a son cartable sur le dos, mais ça sent encore la journée de vacances obligatoire tout ce cinéma des poulagas. Ça dure le temps qu'il faut. La préf fait miroiter les avantages sonnants et trébuchants d'un retour volontaire au pays : « le billet d'avion plus cinquante euros par enfant », m'explique Elisabeta. La bonne affaire ! Un enfant Rom vaudrait donc cinquante euros, tarif républicain. « Alors, tu t'en vas ? » Elle hausse les épaules « Qu'est-ce que tu veux que j'aille faire en Roumanie ? » Elle vit en France depuis si longtemps. Mais ça ne suffit pas de vivre en France, ça ne suffit pas d'y scolariser les gamins. Quand on est Rom, il faut donner des preuves «d'insertion dans la société française». En France, plus tu es pauvre et discriminé, plus tu dois donner des preuves d'insertion dans la société qui te rejette. Tradition coloniale.

Après la police, qui contrôle aussi ceux et celles qui ont accouru sur la place pour assister au grand cirque préfectoral et soutenir les familles dans ce nouveau coup dur, vient la voirie. Les familles doivent replier leurs tentes et empaqueter tout leur barda. Elles ont l'habitude et font ça très vite. Puis les agents municipaux passent la zone au karcher. Désinfection ? Interdiction de réinstaller les tentes pour y abriter les petits : il fait froid malgré le soleil encore généreux en milieu de journée. Les mômes ne feront pas la sieste un peu plus au chaud sous la tente : non, le maire ne veut pas.

L'après-midi, sur le chemin du marché, Elisabeta s'arrête et tend le bras, émue. Là-bas, derrière cette rangée d'immeubles, là-bas, il y avait la maison : ce 250 boulevard de la Boissière d'où ils ont tous été expulsés sans relogement, pour laisser la place à un projet immobilier. Elle soupire : « c'était bien, la maison !» Mais ce tremblement dans la voix d'Elisabeta, ce n'est pas une preuve d'insertion pour la préfecture. Pas plus que le travail de biffin de son mari, qui n'est pas reconnu officiellement comme un vrai travail. Pourtant, Elisabeta a encore confiance, elle pense qu'elle va y arriver, malgré l'échec de l'hébergement d'urgence qui l'a conduite aux Ulis, très loin de l'école des enfants, pendant des jours avant de la conduire nulle part, malgré la police, malgré les méandres de l'administration, elle va y arriver à vivre « comme les français. » Elisabeta croit encore en la France, pas moi. Qui est la mieux "insérée"? 

Vers six heures, Léo fête son premier anniversaire sur un banc public. Depuis ce matin, son Papa fait l'objet d'une OQTF, cette « mesure d'éloignement » applicable sous trente jours. Mais il y a un gâteau au chocolat avec beaucoup de chantilly dessus. Alors, c'est la fête.

 Pour soutenir financièrement les familles Roms expulsée de la Boissière, il y a cette cagnotte ouverte depuis deux jours. Merci à tous ceux qui ont déjà participé.

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