En attendant la trêve, à Montreuil on expulse

Treize familles montreuilloises, sans abri depuis leur expulsion du boulevard de la Boissière en juillet 2016, ont vu la police débarquer de bon matin ce mercredi 11 octobre. Des carcasses de voitures en guise de maison, c'est encore beaucoup trop pour ces Roms!

Montreuil, 11 octobre 2017 © Gilles Walusinski Montreuil, 11 octobre 2017 © Gilles Walusinski

De méchants coups de poings, de pieds, sur le toit et les flancs des voitures. Il fait encore nuit, si tôt le matin. Meda sursaute, le cœur battant elle n'ouvre pas  tout de suite la portière du véhicule aux vitres occultées, elle a peur. Le petit est réveillé brutalement, dans un cri. A presque dix-huit ans, Meda sait bien, pourtant, que quand la violence s'abat sur eux dès potron-minet, il ne s'agit pas d'une attaque de vandales, mais de la police française. La police qui débarque en nombre à six heures, cogne sur les carcasses de bagnoles qui, pour les familles roms chassées et pourchassées dans Montreuil depuis leur expulsion de leurs habitations du boulevard de la Boissière, il y a quatorze mois et demi, constituent leur dernier refuge. On ne sait quel plaisir sadique procure la violence légitime autorisant une escouade de fonctionnaires zélés à terroriser treize familles roms dépourvues de tout, à tirer de leur sommeil une vingtaine d'enfants et de bébés pour les priver de leur ultime abri et les laisser sans rien dans l'aube froide. On n'est pas flic. On ne sait jusqu'à quel degré de cynisme et d'inhumanité politique peut porter la jouissance du pouvoir. On n'est pas maire de Montreuil, élu communiste.

Mercredi 11 octobre, c'est jour des biffins à la Croix de Chavaux, le marché aux puces autorisé auquel participent les familles roms qui trouvent là une partie importante de leurs modestes revenus. Des hommes ont passé la nuit sous la halle pour garder leur emplacement, laissant les femmes dormir avec les enfants dans les voitures stationnées le long du cimetière. C'est le jour choisi par la police pour débarquer sur le campement et dérober sous les yeux des femmes désespérées, les voitures avec tout ce qu'il y a dedans. Elles supplient qu'on ne la leur prenne pas, qu'on leur laisse au moins en sortir leurs affaires. "Toi dégage", répond un fonctionnaire, tout à son sale boulot, à Calitsa. "Si tu continues, je t'embarque en garde à vue", lance un autre à Manu qui ose protester. "Allez demander un logement à la mairie", lance, pince-sans-rire, un troisième à ceux qui leur demandent comment ils vont faire maintenant. "C'est pas mon problème!", répond un keuf ayant moins d'humour. Sept véhicules qui ne roulent pas sont retirés à leurs propriétaires, sous le prétexte d'un défaut d'assurance et de carte grise. Pour les récupérer, il en coûtera entre neuf cents et plus de mille euros de consignation. Plus l'assurance, plus la carte grise. La voirie suit la police avec son karcher, passant au jet de détergeant l'espace vidé par la fourrière. Un employé de mairie arrose tout, même le petit Alberto, deux ans, qui trompe son angoisse en jouant avec sa trottinette. "Ils puent!", croit se justifier l'imbécile. En partant, la flicaille annonce qu'elle reviendra demain confisquer les autres véhicules. Le soir, six familles n'avaient aucun abri, jusqu'à l'arrivée de personnes solidaires apportant des tentes et des couvertures.

Deux trop longues semaines avant la trêve hivernale. A Montreuil, on expulse à tour de bras. Vendredi dernier, c'était soixante hommes, femmes, enfants qui se trouvaient soudain sur le trottoir, délogés d'un bâtiment inoccupé appartenant à la ville, sans aucune solution d'hébergement, sans même être reçus par la mairie. Des familles migrantes, des familles roms et combien d'autres encore que la municipalité se dépêche d'expulser avant que la loi ne les protège ? Combien de bidonvilles, partout en France, les pouvoirs publics s'empressent-ils de démanteler, écrasant les caravanes et les baraques à coups de pelleteuses, flaquant les enfants dehors, les privant de logement, de soins, et d'école? Combien de pauvres gens jetés à la rue, combien de souffrances, d'enfances durablement meurtries, de vies sacrifiées? Et combien de soupirs d'impuissance?

 © Paulina Desforest © Paulina Desforest

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