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Billet de blog 12 déc. 2020

Sans moi

Année grise qui s’achève blanchie de cendres et de deuil. ÉpuiséEs, l’on songe à ce qui vient quand nous en sommes encore à compter nos mortEs, et l’on frémit. Ce qui vient, ce qui est déjà là mais prendra sa pleine force dans les mois et les années qui suivront la catastrophe.

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Expression populaire, Montreuil 2020 © JK

Année grise qui s’achève blanchie de cendres et de deuil. ÉpuiséEs, l’on songe à ce qui vient quand nous en sommes encore à compter nos mortEs, et l’on frémit. Ce qui vient, ce qui est déjà là mais prendra sa pleine force dans les mois et les années qui suivront la catastrophe. Hier, un garçon de douze ans me disait : vous vous rendez compte, madame, quand on sera vieux les enfants apprendront ce qui nous arrive aujourd’hui dans leur manuel d’histoire, dans les livres on parlera de nous. Il se voyait déjà racontant ses souvenirs de l’épidémie à ses petits-neveux. La conscience de traverser une période qui laissera des traces touche les jeunes adolescentEs : iels n’ont jamais connu l’insouciance qui devrait être le lot des enfants. Les collégienNEs rament pour surmonter les effets du premier confinement, les lycéenNEs à temps partiel dépriment et les étudiantEs à distance décrochent. Toute la jeunesse est mise à l’amende pour être malgré elle vectrice du virus, interdite d’études, de sorties et de fêtes, éternelLes accuséEs du crime d'être jeunes.

Ainsi, le slogan « travaille, consomme et ferme ta gueule », si souvent entendu crié dans les manifs devient la devise officielle de leur République. L’existence réduite à la semaine de boulot et aux samedis à dépenser le maigre salaire, les courses obligatoires pour unique divertissement. Quant à leur liberté d’expression, à laquelle il prétendent tenir tant, elle se réduit peu à peu au bréviaire réactionnaire qui leur sert d’étendard. Vive la république laïque et la messe de minuit. Nous avons récupéré (provisoirement?) nos bibliothèques et nos librairies, mais pour une raison que seule le grand mamamouchi et sa cohorte de gradés du conseil de défense connaissent, nous sommes toujours privéEs de cinéma et de théâtre. Que crèvent les artistes, ces non-essentielLEs qui n’ont pas même réussi à enfourcher le tigre pourront se rendre enfin utiles en allant ramasser les fraises au printemps. Le populo a toujours sa télé, de quoi se plaint-on ?

Le présumé innocent visé par une accusation de viol, qui sert à leur République de sinistre de l’intérieur, veut ficher ses concitoyenNEs pour leurs opinions politiques, leurs convictions philosophiques et religieuses et leur appartenance syndicale. Il paraît qu’il y a encore une différence entre la France sous la police de Macron et ce qu’elle serait sous la botte des sbires du RN. Pendant les restrictions des libertés individuelles, un futur radieux se profile sous l’apparence technico-administrative d’une commission pas du tout politique sur l’avenir des finances publiques, qui va plancher sur le remboursement de la « dette covid ». La seule chose certaine, c’est que l’on va prendre cher et pour longtemps. J’ai en mémoire, avec vous, l’exemple grec qui en 2015 nous remplit d’espoir puis de terreur. Les populations Grecques étrillées pour cause de dette par une troïka implacable luttèrent aussi par la voie des urnes en élisant Tsipras qui se soumit assez vite aux diktats des grands argentiers. Une idée nouvelle serait l’annulation globale de la dette mais quelque chose me dit que ça ne sera pas retenu par les copains et copines de la commission d’expertEs où figure en bonne place madame Parisot. Qui paiera la prétendue dette? Nouzautres, pauvres zigs, what else?

CertainEs s’échauffent déjà pour les élections présidentielles qui vont beaucoup occuper, pendant les seize mois qui viennent, celleux dont c’est le métier de sacrifier leur vie à la grandeur de la France, avec homards et indemnités. Confier la totalité du pouvoir à un seul élu qui décide pour soixante-sept millions d’autres à quelle heure on doit rentrer à la maison le soir et combien d’invités goûteront à nos petits fours de fin d’année, ce que l’on a le droit de dire et sous quelle forme, comment on doit penser et surtout ne pas penser (attention aux mauvaises intentions!), si l’on peut aller au ciné, au théâtre, au restau ou à la manif et plutôt ne pas y aller parce qu’on pourrait y croiser des gens, mais rester isoléEs, rester prudents, rester vigilants, rester méfiants, rester à sa place d’idiotE de leur République en dénonçant le voisin musulman et la voisine ultra-gauche : ça sera, encore cette fois, sans moi. Je ne serai pas seule.

Expression populaire, Montreuil 2020 © Gilles Walusinski

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