Dans la bouche: des cendres

Le théâtre du monde brûle et iels activent les braises, et iels soufflent sur les flammèches pour étendre le brasier : le chaos est leur élément naturel, leur vie réclame la mort des autres. Les profits enflent quand s’épaissit le tas des cadavres.

Turner, incendie du parlement de Londres 1834 (détail) Turner, incendie du parlement de Londres 1834 (détail)

Le théâtre est en feu. Mais ce qui brûle les planches n’est pas l’excellence de comédienNEs au visage dissimulé, à la voix étouffée par le masque sanitaire : l’incendie dévorateur de la scène comme de la salle est la mesquinerie affairiste qu’incarne la caste des momies au pouvoir. Les momies, comme on disait au Chili quand la haine réactionnaire s’abattait contre les humbles, électeurs et électrices d’Allende* : ces membres momifiés de la bourgeoisie accrochés à leurs privilèges aux dépens de tous les autres, des travailleurs, des sans logis, ces va-nu-pieds.

« Mais qu’est-ce qu’il veulent encore ? Ils recommencent à nous faire chier ! », ronchonne samedi une mère de famille en s’asseyant dans le métro. Elle est fatiguée. Mais elle s’en prend aux Gilets jaunes, pas à la RATP qui a fermé sept stations de la ligne 9 sur ordre de la Préfecture : brimade générale pour une poignée de manifestantEs répriméEs. Punition collective sans autre mobile que de dresser une partie de la population contre l’autre : et ça marche. Leur sécurité, leur ordre, l’ordre des cimetières, iels l’imposent à coups de grenades et d’amendes salées, au rythme d’une succession de chicanes qui font plier les échines et se baisser les têtes.

Le théâtre du monde brûle et iels activent les braises, et iels soufflent sur les flammèches pour étendre le brasier : le chaos est leur élément naturel, leur vie réclame la mort des autres. Les profits enflent quand s’épaissit le tas des cadavres. Nous pourrions ricaner devant le ridicule du nouvel histrion, qui endosse à son tour le costume spiralé du père Ubu. Le sinistre de l’intérieur essaye les talonnettes de son illustre prédécesseur devenu président puis conférencier puis écrivain, à succès, bien sûr : jamais taulard, mafieux toujours. Voilà l’élite qui nous est réservée : rance et raciste, se rêvant de Gaule et virant Franco ou Pinochet. Les petits Pétains en herbe, ça pousse dru sur le brûlis. L’avenir nous a un goût de cendres et derrière nos masques nos sourires s’effacent.

Les enfants sont la tache aveugle du désastre. Tandis que parmi les flammes, on aiguise déjà les couteaux de la prochaine élection présidentielle, les enfants disparaissent du décor. On ne voit plus que leurs yeux tristes et las au dessus des masques épais et trop grands qu’on leur colle sur la bouche. Depuis des mois, on rabâche aux enfants qu’iels sont vecteurs et vectrices du virus et qu’iels tueront leur grand-parents par un bisou sur la joue. AgentEs de la mort de celleux qu’iels aiment, iels doivent se tenir à distance sinon... CertainEs ont perdu unE proche. Alors leur corps se ratatine sur les chaises du collège. DéscolariséEs brutalement en mars, rescolariséEs brutalement fin juin, iels suffoquent en septembre et peinent à entendre ce qu’explique le ou la professeurE qui n’entend pas mieux ce qu’iels répondent du fond de la classe. Qu’importe, ce ne sont que des enfants : iels doivent obéir pour leur bien. Pas besoin de leur demander comment iels vivent avec tous ces empêchements de vivre, de rêver, de jouer, ces empêchements d’être unE enfant : c’est comme ça, c’est la guerre. Et tant pis si l’illettrisme progresse faute de pouvoir enseigner dans des conditions correctes. Tant pis si les traumatismes se multiplient et s’aggravent de rester ignorés, niés. À quoi bon voir plus loin que le bout de la table, puisque l’école elle aussi se consume ?

Et tandis que les incendies criminels se multiplient de Beyrouth à Lesbos en passant par la Californie, les momies d’aujourd’hui se targuent d’incarner la modernité, et se frottent les mains, partout, au-dessus des foyers ardents.

* Sur les mille jours de l’Unité populaire et du gouvernement d’Allende, lire Le temps des humbles, de Désirée et Alain Frappier (Steinkis).

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