Enfants Roms, chassés de la ville-monde

Le 26 mai 2018, lors des États Généraux des Migrations organisés à Montreuil, je prononçai ce discours pour ne pas que les familles roms expulsées soient les oubliées de la fête. Jeudi 18 octobre, le campement automobile sera démantelé et les familles encore mises à la rue, selon la police municipale. Entre ces deux dates, rien n’a été entrepris par la mairie pour reloger les sans-abri.

Enfants expulsées devant l'affichage municipal, septembre 2016. © DR Enfants expulsées devant l'affichage municipal, septembre 2016. © DR

« La diversité, c’est l’ADN de Montreuil, une ville-monde, fière d’accueillir des hommes et des femmes de tous pays, de toutes cultures et confrontés à une politique de plus en plus barbare », c’est par ces mots que le maire de Montreuil, Patrice Bessac, ouvrait les États Généraux des Migrations ce 26 mai dernier, qui réunissaient à l’hôtel de ville une centaine d’assemblées locales venues de tout le pays. Un peu plus tard, je montai à la tribune pour ne pas que les familles roms montreuilloises, expulsées de leur habitation en juillet 2016 et qui vivent depuis lors à la rue, soient les oubliées de la fête. Après m’avoir traitée publiquement de menteuse, puis s’étant radouci face aux protestations, notamment des organisateurs des EGM, le premier adjoint Ibrahim Dufriche s’était alors engagé à reprendre la réflexion pour le relogement de ces familles. Jeudi 18 octobre le campement automobile sera démantelé, selon la police municipale, sans que rien n’ait été entrepris par la municipalité pour reloger les sans-abri.

Montreuil, États Généraux des Migrations, 26 mai 2018 :

Chassées de Roumanie par la crise économique mais aussi par la discrimination qu’elles subissent dans leur pays d’origine parce qu’elles sont roms, ces quinze familles vivent à Montreuil depuis plus de dix ans. Leurs enfants sont nés en France, à Montreuil, ou bien ils sont arrivés très jeunes ici. Depuis toutes ces années, dix ans, douze ans, quatorze ans, ces familles n’ont jamais eu de véritable logement. A la rue, abrités dans un hangar désaffecté pendant six ans puis de nouveau à la rue depuis leur expulsion en juillet 2016, elles vivent aujourd’hui dans des voitures et dans des camionnettes garées le long du cimetière. Des hommes et des femmes, une vingtaine d’enfants, des bébés, des nouveaux-nés, dorment toutes les nuits, été comme hiver, dans des voitures.

Cette situation inacceptable, qui dure depuis si longtemps, nous l’acceptons pourtant. Ces familles sont Roumaines, elles sont Roms et ce vieux fond d’antitsiganisme qui a mené au pire par le passé - doit-on rappeler le génocide des Tsiganes ? Leur extermination par le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale et leur déportation en camps de concentration ici en France ? - ce vieux fond d’antitsiganisme est toujours présent : pour quelle autre partie de la population, si ce n’est les roms exilés, et pauvres, nous trouvons presque normal que des familles entières vivent dans des habitats inadaptés, en bidonville, en squats ? Et quand ces habitats sont évacués, toujours brutalement, parfois illégalement, et même pendant la trêve hivernale, parce que les mairies et les préfectures ne supportent plus les squats ou les bidonvilles sur leurs territoires, il n’y a pas de vrai relogement et nous acceptons que les familles se retrouvent à la rue, dans des voitures. Il n’y a que pour les Roms que cette situation dure pendant des années, si longtemps que les enfants grandissent dans la rue, des enfants dont le pays n’est pas la Roumanie mais bien la France. Pour quelle autre partie de la population acceptons-nous que les écoliers, nos élèves, viennent en classe le matin en ayant passé la nuit dans une voiture garée dans la rue, sans sanitaire, sans douches ? Pourtant ils ne sont pas si nombreux, 20 000 peut-être dans tout le pays, et à Montreuil, nous parlons aujourd’hui de quinze familles !

Pourquoi la question du logement est-elle considérée différemment pour les familles roms que pour les autres composants de la population ? Pourquoi, trop souvent, les associations elles-mêmes, considèrent que pour ces familles, un terrain avec des cabanes dessus c’est bon pour les roms. Des cabanes pour sans abri, il en existe de nombreux modèles. Mais des terrains disponibles, il y en a beaucoup moins. Les familles roms ne veulent pas vivre dans des cabanes, même dessinées par des architectes. Elles doivent obtenir un logement social.

Alors il leur faut traverser tout un parcours d’obstacle, passer par le 115, les hébergements d’urgence qui peuvent être n’importe où, et être changé à tout moment. Faire l’objet d’une surveillance et d’un contrôle permanent, toutes ces mesures de contrôle social que nous appelons «programme d’insertion » pour enfin au bout de plusieurs années accéder peut-être à un logement social. Mais qui voudrait vivre cela, et pendant si longtemps ?

Ces familles sont très autonomes, elles se débrouillent toutes seules car elles ne bénéficient d’aucune aide sociale. Leur accès au droit est limité par des barrières administratives qu’il est impossible de franchir quand on est dans une situation aussi précaire. Elles sont abandonnées, oubliées, niées. Donc elles se débrouillent et leurs enfants vont à l’école comme ils peuvent en habitant des voitures puisque nous ne sommes pas capables de leur proposer autre chose.

Seul l’accès rapide à un vrai logement, permettra de sortir de cette situation inacceptable qui condamne les familles roms à vivre au jour le jour, sans possibilité d’envisager l’avenir, d’obtenir un travail, de scolariser correctement les enfants.

Dix ans de précarité à Montreuil et la vie dans la rue pour ces familles, vraiment ça suffit.

 

 

 

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