(détail) © Béatrice Boubé (détail) © Béatrice Boubé

Ça va. Adrien se regarde une dernière fois dans la glace, avant de descendre rejoindre les copains qui l'attendent devant la maison. Ils sont venus le chercher en mobylette, c'est sympa. Hier, un cousin de passage lui a apporté quelques fringues, pas neuves mais à la mode, pas comme le jogging gris élimé aux cuisses, acheté par sa mère sur le marché il y a deux ans. Il porte de la marque, des vêtements propres et pas déchirés. Adrien a réussi à recoller encore une fois la semelle de ses baskets. Dans le miroir de la chambre, l'illusion est parfaite. En se peignant, il se trouve presque beau gosse avec ses yeux verts, ses muscles qu'il laisse deviner sous son tee-shirt trop petit. Adrien savoure ce moment. Ils vont rencontrer les filles du lycée dans leur virée en ville : aujourd'hui, il n'aura pas honte.

Adrien sort de sa chambre sans bruit pour ne pas réveiller sa mère. Midi est passé, mais elle peut dormir longtemps, toute la journée. Pourtant, elle ne boit pas ou si peu. Il y a bien pire dans le village, des parents alcooliques qui ne trompent personne, même quand ils font des efforts désespérés pour le cacher à leurs enfants. Tout le monde veut oublier l'usine fermée et les quelques champs derrière, ces peaux de chagrin. Le sommeil, c'est l'alcool de la mère d'Adrien, elle ne pense plus à rien, elle ne pense plus qu'elle devrait essayer de trouver du boulot, même après tant d'échecs, même endettée jusqu'en enfer.

Sur la commode de l'entrée, où sont abandonnées les clés de la voiture avec le petit tas des lettres pas ouvertes, Adrien remarque une pièce de deux euros. Il hésite et tremble un peu. Deux euros égalent deux cannettes au petit supermarché du centre, presque trois au Carrefour. Il est tenté. Adrien voudrait retrouver le goût du vrai coca, ce soda qu'il avalait sans y penser quand son père était encore avec eux. Il aimerait payer à boire à ses potes. Mais deux euros, c'est le paquet de pâte, le pain et la grande bouteille de cola de la misère que sa mère ira acheter pour le dîner, si elle se réveille. Alors il laisse la pièce et claque la porte.

On est pauvres, reconnaît Adrien, mais la galère m'endurcit, elle me rend plus fort, plus détaché des petits soucis superficiels qui font souffrir les autres. Ce qui me dégoûte, c'est quand certains pensent que tout va forcément bien pour moi, juste parce que je suis blanc.

Dessin de Béatrice Boubé

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