Jeunes en 2017 (26) : Kimberley

Chaque semaine, et pendant un an, une petite histoire de la vraie vie des jeunes en 2017. Aujourd'hui, Kimberley visite sa sœur pour la douzième fois.

(détail) © Béatrice Boubé (détail) © Béatrice Boubé

« La vie, c'est comme faire la queue dans une longue file d'attente », se dit-elle quand elle descend du bus, fatiguée de ce trajet d'une heure et demie. Métro, RER et bus, en trimballant ce gros sac de vêtements. Il fait beau, mais le ciel azur n'égaie pas le croassement des corneilles qui vont, libres, d'un arbre à l'autre, se posent en sautillant sur l'herbe du parking puis s'envolent par-delà les murs de la MAF. Le bus referme ses portes en chuintant, fait demi-tour et s'éloigne.

Kimberley presse le pas : les problèmes de train l'ont mise presque en retard. Ça lui est arrivé une fois : dix minutes après l'heure, ils avaient refusé de lui ouvrir, elle avait dû repartir sans voir sa sœur. Trois heures aller-retour de transports inutiles. Mais elle avait pensé à la tristesse de sa sœur, surtout, qui avait imité la voix goguenarde des surveillantes quand un visiteur annoncé ne se présentait pas au parloir : « elle a attendu un fantôme, retour en cellule ! »

Elle dépose son sac à main au vestiaire et glisse sa carte d'identité dans sa poche. Un petit groupe attend déjà devant la maison d'arrêt des femmes. Kimberley reconnaît certaines personnes, salue une dame venue de la campagne, très loin. Elle visite sa fille qui a accouché il y a peu, à l'hôpital, mais avec les flics devant la salle de travail, lui a-t-elle raconté. La dame lui montre la layette qu'elle apporte, le minuscule gilet tricoté main pour le bébé. Kimberley avait soupiré, « naître en prison ? Est-ce que c'est la place d'un tout petit ? c'est la place de personne ! ». Elle pensait encore à sa sœur, si jeune.

La porte de la prison s'entrouve, un homme traverse le groupe et joue des épaules pour entrer le premier. Les autres râlent : « c'est toujours comme ça avec lui, il ne peut pas attendre. » Kimberley se glisse à son tour dans le sas, pose son gros sac et ses chaussures sur le tapis roulant du scanner, traverse le détecteur de métaux, reprend le sac et remet ses chaussures. Plus besoin de dire à la surveillante le nom de celle qu'elle vient voir, son permis de visite est déjà prêt sur le rebord du guichet, tamponné à la date du jour : elle donne sa pièce d'identité en échange. Dans la queue pour le contrôle des vêtements, Kimberley espère que le pantalon préféré de sa sœur ne sera pas considéré comme bleu et refusé par les matonnes dont l'appréciation des couleurs varient selon leur humeur.

Maintenant, elle est assise dans la salle d'attente, sur le banc de bois, avec les autres familles, la dame à la layette et l'homme pressé. Il fait chaud, elle respire mal. Une petite fille compte le nombre de tampons qui s'alignent au dos de son permis de visite : un, deux, trois... vingt-six, vingt-sept. Kimberley en est à sa douzième visite, elle s'en veut de ne pas venir plus souvent. Mais elle doit attendre que le manager accepte de la mettre dans l'équipe de repos le samedi, et c'est rare. La petite fille dit qu'elle aime sa maman mais qu'elle en a marre des parloirs. Enfermer quelqu'un, c'est emmurer toute une famille songe Kimberley. Les surveillantes vaquent à leurs affaires en bavardant, on entend des bruits de clés qui tintent et le bip du détecteur de métaux quand elles passent. Il faut attendre que les visiteurs du parloir d'avant soient tous sortis. Ça traîne.

Kimberley attend, elle se dit qu'elle aura passé ses vingt premières années à attendre : à l'école, au collège, à la maison, au chômage, au boulot, au supermarché. Ça commence quand ma vie ? se demande-t-elle. D'ailleurs, elle attend quoi ? Mais elle n'ose pas se plaindre ; elle pense à sa sœur recluse entre ces murs idiots, purgeant cette peine absurde qui la coupe violemment de ceux qu'elle aime. Enfin ! Une surveillante appelle son nom, Kimberley entre dans le parloir et s’assoit. Elle contemple le carrelage écaillé sur le muret en béton qui la séparera de sa sœur à mi-hauteur, guette l'apparition de son visage qui lui sourira, de son corps qu'elle serrera dans ses bras.

Et d'un coup le temps filera, vite.

Dessin de Béatrice Boubé

 © Béatrice Boubé © Béatrice Boubé

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