Familles Roms à Montreuil: mise à l'abri jamais, harcèlement toujours?

Les familles roms expulsées du 250 boulevard de la Boissière vivent à la rue depuis 112 jours. Quatre mois ou presque à dormir sur les trottoirs de Montreuil, avec les enfants. Quand la machine à broyer l'humain est en marche, qui peut l'arrêter ?

Diana et Léo-David, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski Diana et Léo-David, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski

Les familles roms expulsées du 250 boulevard de la Boissière, cette adresse qui fut la leur pendant six ans, avant que les flics envoyés par la préfecture et la mairie flanquent quarante personnes à la rue et que les grues détruisent leurs habitations, vivent dehors depuis 112 jours. Quatre mois ou presque à dormir sur les trottoirs de Montreuil, avec les enfants. Quand la machine à broyer l'humain est en marche, qui peut l'arrêter ?

Lundi 14 novembre, la police est venue les déloger de sous l'auvent du théâtre. Interdiction d'aligner plus longtemps les tentes sous la maigre protection de l'auvent. La voirie a encore jeté des affaires tandis que les poseurs de grilles faisaient leur boulot. C'est la première fois que je vois un théâtre, ce lieu de culture, de mots, de beauté, d'émotions, cet écrin si précieux à tous ceux que l'humanité concerne, cerné par un grillage

Le théâtre cerné de grilles anti-roms, Montreuil 15 novembre 2016 © AC Le théâtre cerné de grilles anti-roms, Montreuil 15 novembre 2016 © AC
haut et bien consolidé.

Pour le protéger de quoi, de qui ? De quelques familles pauvres et sans abri. Dégoût. Les tentes ont été tirées jusque sous les arbres défeuillés : elles sont exposées au vent et à la pluie. Des rats courent de-ci de-là dans la nuit. Et chacun de guetter le mouvement des voitures de police, dans la crainte de la prochaine expulsion.

Mardi les flics encore, pour le recensement. Qui est là ? Voilà ce qui importe aux forces dites de l'ordre : mettre à jour le fichier. Contrôle et répression. Quelques remarques d'intimidation à destination des personnes solidaires. Ils font leur boulot : ce que disent, de tous temps, les salauds.

Mais le soir, c'était la fête, la vraie. Et du théâtre qui n'a pas peur des pauvres. Une toile tendue sur le sol, ronde bien sûr puisque ronde est la piste de cirque. Fonfek est là, avec sa petite compagnie de fées fille et garçon : sur un coin d'asphalte, un beau spectacle pour les familles, pour les enfants. Des acrobaties, des tours, du jonglage, de la magie. Malgré les grilles, malgré la police, malgré l'obstination du maire à maintenir les enfants à la rue, à leur refuser toute mise à l'abri, mardi soir sur la place Jean Jaurès, tous riaient.

Leur mener une vie tellement dure, tellement inhumaine que les familles finissent enfin par partir, n'importe où, mais de préférence « chez elles », c'est-à-dire loin de la commune où elles habitent depuis dix ans : voilà le programme clairement établi dès le début. Depuis quatre mois : le harcèlement policier, les fausses solutions d'hébergement d'urgence impraticables, l'abandon derrière le théâtre, le refus d'installer une cabine

Le campement poussé plus loin © AC Le campement poussé plus loin © AC
de toilettes, la lenteur et l'absurdité des plateformes prétendument d'insertion, l'impossibilité d'avoir une activité professionnelle normale, les obligations de quitter le territoire français, les expulsions successives. Comment rendre l'autre fou de misère ? Et ça marche : les enfants traumatisés ne vont plus à l'école, quelques familles sont reparties dans leur village, les autres tentent de rassembler les sous pour le voyage. Pitoyable victoire des pouvoirs politiques.

 

Qu'est-ce qu'un village rom en Roumanie ? Nul ici ne le sait ni ne veut le savoir. Les ragots préfèrent imaginer des palaces financés par la mafia sur le dos des citoyens français abusés dans leurs légendaires hospitalité et générosité. Les familles expulsées de la Boissière sont pauvres, certaines très pauvres et, faute d'information suffisante et de pouvoir surmonter les chicanes des dossiers administratifs, elles ne touchent pas les aides sociales auxquelles elles ont droit. Toutes n'ont pas de maison en Roumanie et, si elles rentrent, elles devront se tasser sous une tente constituée d'une bâche ou au mieux dans l'une des toutes petites maison d'un proche : une pièce aux murs en terre, en brique pour les plus "riches", toit de tôles. Rita me dit qu'il n'y a pas l'électricité dans son village. L'eau, oui, au puits. Philippe, que les familles connaissent bien, est allé en Roumanie les voir, ces villages en périphérie des villes. Dans la région de Sibiu, il a photographié les maisons, les quartiers d'où viennent les familles roms de Montreuil et que vous ne voyez pas sur Google earth car la machine à enregistrer le monde n'y passe pas. Philippe a accepté que je publie ici quelques unes de ses photos, parmi lesquelles je n'ai pas choisi les images d'enfants si misérables qu'ils n'ont pas de vêtements. Comme tous les exilés, je crois, les familles roms qui vivent depuis 112 jours sur les trottoirs de Montreuil aiment le pays qu'ils ont dû quitter à cause de la pauvreté, du racisme, d'un chômage qui les frappent plus que les autres populations. Ils aiment la France aussi, le pays de naissance de leurs jeunes enfants auxquels les pouvoirs politiques n'ont pas la décence, ni l'humanité, de procurer un toit, même provisoire. Et qui s'en lave les mains.

 

Léo-David et sa maman, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski Léo-David et sa maman, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski
Rita, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski Rita, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski
Alberto et ses parents, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski Alberto et ses parents, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski
Gabrielle, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski Gabrielle, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski
Meda et Alberto, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski Meda et Alberto, Montreuil 15 novembre 2016 © Gilles Walusinski
Une maison rom dans la région de Sibiu novembre 2016 © Philippe Simon Une maison rom dans la région de Sibiu novembre 2016 © Philippe Simon
Village rom près de Tarnaveni, novembre 2016 © Philippe Simon Village rom près de Tarnaveni, novembre 2016 © Philippe Simon
Dans un village rom près de Tarnaveni © Philippe Simon Dans un village rom près de Tarnaveni © Philippe Simon
Sura Mare, Novembre 2016 © Philippe Simon Sura Mare, Novembre 2016 © Philippe Simon
Intérieur d'une maison rom à Sura Mare, novembre 2016 © Philippe Simon Intérieur d'une maison rom à Sura Mare, novembre 2016 © Philippe Simon
Une maison rom à Sura Mare, novembre 2016 © Philippe Simon Une maison rom à Sura Mare, novembre 2016 © Philippe Simon

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