Exercice pour un dimanche moins pluvieux

Pourquoi blogues-tu, camarade?

Blogueur ayant réussi à décrocher la Une Blogueur ayant réussi à décrocher la Une

Riches sont ceux qui savent faire travailler les autres sans bourse délier, pour ensuite vendre à leur profit, en espèce sonnantes et trébuchantes, le fruit de ce travail gratuit. Rien de neuf aujourd'hui dans les eaux glacées du calcul égoïste depuis l'invention maudite du capitalisme, cette jungle où le grand fauve dévore le petit gibier qui se presse, et parfois se bat, pour s'aller fourrer dans la gueule vorace qu'il devrait fuir. Rien de neuf ou peut-être ceci : le narcissisme, conséquence psychologique d'une société individualiste, dans laquelle la compétition de chacun contre tous pour survivre à l'inévitable désastre prend force de loi naturelle. Le narcissisme n'épargne plus personne. Chacun est aujourd'hui comme le corbeau sur la branche, phœnix de ces bois hantés par des renards captieux, habiles à se saisir à peu de frais de tous les fromages. La fragilité de l'individu dans ce monde de brutes n'est pas une fable.

C'est dans ce contexte d'enrichissement des intermédiaires corrélé à l'appauvrissement des producteurs et dans cette ambiance de narcissisme généralisé que les contributions des blogueurs aux médias dit participatifs posent problème ou du moins questionnent : les blogueurs fournissant du contenu gratuit privent-ils de leur juste rémunération les professionnels ? Sont-ils de naïves bêtes-à-clics tondues par les médias qui hébergent leurs écrits ou leurs photographies ? Profitent-ils simplement de la possibilité offerte par les médias participatifs de se voir publier sans trop de censure, et leurs textes ou photographies, leurs idées, leurs opinions, leur expertise parfois, diffusés plus largement que par un blog individuel à l'audience confidentielle ? Utilisent-ils ces médias participatifs pour se faire une réputation, flatter leur narcissisme tout en essayant de booster leur carrière ? De quoi les blogueurs sont-ils le nom ?

Je n'en sais rien.

Petit exercice d'introspection pour un dimanche moins pluvieux : pourquoi blogues-tu, camarade ?

Parce que je ne parviens pas à exprimer clairement ce que je pense sans l'écrire. La réflexion ne se fait pas sans la phrase qui l'informe, et tant que la phrase n'a pas un sens clair et une forme équilibrée, c'est que l'idée qu'elle cherche à exprimer est encore noyée dans mon brouillard mental. Parce que j'aime les mots et que j'aime écrire, j'aime créer des formes avec les mots et que je ne peux pas me passer d'écrire. Parce que j'aime lire et réfléchir sur ce que j'ai lu. Parce que le monde tel qu'il est me révolte et que j'ai besoin de crier mon dégoût, mes colères. Parce que je rencontre des personnes qui font de belles choses et que je veux l'écrire pour ne pas l'oublier.

Mais pourquoi publier sur un média participatif des textes qui pourraient rester dans l'ombre de ton tiroir sans que la face du monde en soit du tout changée ?

Parce que je suis soumise à la pulsion narcissique comme nous tous. Parce qu'une opinion, une idée, un avis, n'existe pas tant qu'il n'a pas été partagé, nuancé ou combattu. Parce que le blog me permet de publier ce que je veux, quand je veux, sans commande ni contraintes. Parce que j'ai envie de faire partager mes enthousiasmes comme mes agacements. Parce que je veux témoigner de ce que j'ai vu, de ce que j'ai vécu, suivant ainsi l'adage que les écrits restent. Parce que, quelques rares fois mais ô combien précieuses, des lecteurs et lectrices m'ont confié que j'ai écrit exactement ce qu'ils pensent, ce qu'ils ressentent, et que ça leur a fait du bien de me lire.

Rien à voir, donc, avec le travail d'une journaliste, d'une reporter ou d'une critique littéraire. Plutôt l'affirmation d'un point de vue personnel, au jour le jour, avec toutes les limites de la spontanéité, de l'urgence (car il faut écrire dans le peu de temps que laisse le boulot), et des émotions du moment sans avoir aucun compte à rendre à personne. C'est cette liberté sans prix du blogueur que le media participatif ne doit pas tenter de s'aliéner, ni d'utiliser à son profit avec trop d'impudence, faute de dilapider la richesse et la diversité des blogs qu'il héberge et qui font aussi son intérêt.

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