Jeunes en 2017 (22) : Camille

Chaque semaine, et pendant un an, une petite histoire de la vraie vie des jeunes en 2017. Aujourd'hui, Camille a décidé de vivre en dehors de la brutalité.

(détail) © Béatrice Boubé (détail) © Béatrice Boubé

Trois rangs de gendarmes casqués s'avançaient d'un même pas. Sur l'écran de son ordinateur, Camille voyait le bleu lumineux des casques, les boucliers transparents, les godasses qui martelaient la terre. En arrière plan : une maison brûlait, hautes flammes jaunes, fumée noire. Là, sous ce simple toit de tôle ondulée, entre ces planches peintes de slogans en lettres rouges que le feu dévorait, habitaient des hommes, des femmes, s'est dit Camille. Soudain Camille était ces hommes, ces femmes qui avaient bâti leur maison sur une lande, une sorte de grange en fait, de leurs propres mains et sans doute avec l'aide d'amis, et qui maintenant la regardaient flamber, parmi les gaz lacrymogènes, dans le bruit des flics écrasant le potager en se gueulant des ordres, et des tractopelles écrasant les cabanes dans les champs autour.

Plus que l'ennui d'une succession de jours sans surprise, les cours à la fac de sa ville natale, les pots avec les copains au café près du fleuve, les soirées interminables - les amitiés fortes ne parvenaient plus à en cacher le vide -, plus que l'absence de tout sens que Camille aurait pu trouver à sa propre existence comme à ce qui l'entourait, c'est le dégoût de la brutalité, la nausée devant la force bête et têtue, la haine de la violence légale dans la vidéo qui déroulait ses images sur l'écran de son ordinateur, qui a décidé son départ. À vingt ans, Camille a choisi de vivre en dehors de la brutalité. Tu n'es pas logique, lui avait rétorqué un ami, tes parents qui te protègent, tes études, les copains : ici, ta vie est tranquille, tu es déjà en dehors de la brutalité et pour la fuir totalement, tu n'as qu'à éteindre l'écran de ton ordinateur. Mais toi, tu décides de partir pour la ZAD, dans un environnement inconnu, au milieu de gens dont tu ne sais rien, et au risque de prendre des coups. La brutalité, lui a répondu Camille, je la sens ici justement, au cœur de ma vie tranquille : cette paix est une paix brutale tant qu'elle n'est réservée qu'à certains, c'est une fausse paix fondée sur la guerre de tous contre tous.

Camille se souvient de cette conversation. L'ami s'est éloigné à moins que ce ne soit Camille : ils ne se voient plus. Camille habite depuis cinq ans avec d'autres maraîchers dans une maison semblable à celle qui brûlait dans la vidéo. Il y a le bocage tout autour, des haies, des bois et beaucoup de silence sonore. Tomates, aubergines, piments, oignons, choux, poireaux : il a fallu apprendre à les faire pousser, les récolter en saison, les distribuer ou les vendre au non-marché à prix libre et continuer à les faire pousser. Il y a des ruches sur une parcelle proche, les abeilles mellifères s'abreuvent aux châtaigniers et aux ronces. Et quand on fait les foins, mille papillons s'envolent.

Dans un certain sens, réfléchit Camille, il est impossible de vivre en dehors de la brutalité : dans les discussions entre nous, dans notre vie en communauté, il peut y avoir des disputes violentes, des embrouilles, des gens parfois débloquent, sont agressifs. Mais ce n'est pas ça, la brutalité. Ça, c'est la violence inhérente à la vie humaine. On apprend à faire avec, ensemble on découvre comment faire avec cette violence qui peut être aussi une énergie. La brutalité, c'est la destruction du vivant par toutes les forces de pillage de la terre et d'exploitation des humains. La brutalité, c'est quand j'allumais mon ordinateur, que je regardais les flics gazer et tabasser les gens de la ZAD, détruire les maisons et les récoltes, et que je me mentais en me disant que je n'y étais pour rien.

Dessin de Béatrice Boubé

 © Béatrice Boubé © Béatrice Boubé

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.