Le ver et le fruit

Ce livre d’Henri Bosco, je n’y songeais plus. Il dormait quelque part dans une zone reculée de ma mémoire. J'ouvre « L’enfant et la rivière », quarante ans plus tard. Retrouverais-je les saveurs et les rêves de l’été 1980 à la campagne, où j’ai distrait l’ennui d’une après-midi écrasée de chaleur par la lecture de cette aventure écrite trente-cinq ans plus tôt, au sortir de la guerre ?

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Je le trouve sans l’avoir cherché ; il est là, attendant ma main tendue : ce roman pour la jeunesse lu à treize ans. Une maison de famille est le lieu où se déposent les sédiments de nos années enfuies. Au fil des saisons et des événements, les objets abandonnés patientent. Leur âme espère qu’une nouvelle génération leur insufflera une autre vie, ou que la nostalgie du vert paradis saisisse celles et ceux qui ont depuis longtemps perdu l’enfance et qu’iels se penchent alors vers les trésors qu’iels ont si longtemps délaissés. Veillant sur l’étagère, les livres anciens guettent un retour de flamme.

Le roman d’Henri Bosco, je n’y songeais plus. Je ne l’ai pas fait lire à mes fils. Il dormait quelque part dans une zone reculée de ma mémoire, jusqu’à ce que la lecture d'un beau roman paru récemment en réactive le souvenir, avec la lumière du Lubéron, le soleil et ses ombres, l’enfant qui élève sa liberté dans la nature, avec la rivière-monde. Et les si belles illustration de Georges Lemoine. J'ouvre L’enfant et la rivière quarante ans plus tard, non sans appréhension. Je sais que je ne vais pas lire le même texte que celui que j’ai découvert adolescente, puisque je suis autre. En relisant L'enfant et la rivière, que je me souviens avoir aimé, retrouverais-je les saveurs et les rêves de l’été 1980 à la campagne, où j’ai distrait l’ennui d’une après-midi écrasée de chaleur par une plongée dans cette histoire écrite trente-cinq ans plus tôt, au sortir de la guerre ?

Le fruit et le ver. Au bas de la maison de famille des bords de Loire, le très vieux prunier de Damas ne nous a jamais donné autant de quetsches, mûres, sucrées, fondantes. Fruits violacés pendant en abondance de l’arbre au tronc creux, qu’apprécient les autres vivants qui s’en repaissent avec le même bonheur que moi : écureuils (quand nul ne peut les surprendre), mésanges, geais, guêpes et mouches, fourmis, et ce petit ver qui s’y loge à peine la prune tombée de l’arbre. J’ouvre chaque fruit et l’inspecte avant de l’avaler. Sinon, je l’abandonne au ver, ou je lui découpe une large part de chair juteuse : ainsi nous partageons.

La lumineuse clarté des premières lignes de L’Enfant et la rivière, leur pureté dans la description de la succession des saisons ébranlant le « paysage monotone », des étés enfantins à la campagne, de la grondeuse et aimante Tante Martine, m’emporte aussitôt. J’entends la voix du vieil homme raconter la solitude des vacances dans « la petite métairie isolée au milieu des champs » sous la garde inattentive de sa tante et cette promesse fabuleuse : « Mais au-delà coulait une rivière. » La rivière mystérieuse et interdite, où gîtent les peurs et le désir du garçon.

Mais pourquoi faut-il que parmi les dangers énumérés par la mère pour effrayer son enfant auquel le père défend l’approche de la rivière, figure « des Bohémiens sur les rives » ? J’avais oublié les « Bohémiens ». J’avais oublié que Bosco, loin d’aller contre les préjugés de son époque, de toutes les époques, fait de la haine des « Bohémiens » un ressort narratif : le seul véritable danger de la rivière ce sont eux, ces « Bohémiens » cachés sur l’île, voleurs et ravisseurs d’enfants, sales et violents, sans scrupules. Sorcière et « créatures », hommes patibulaires, que le braconnier au grand cœur Bargabot fera partir sous la menace de son fusil, seul langage que les « Bohémiens » puissent comprendre. Lorsque paraît la première édition de L’Enfant et la Rivière, en 1945, plusieurs milliers de Tsiganes de France sont encore détenus dans des camps d’internement, abandonnés dans des conditions terribles de faim et de froid, succombant aux maladies. Il y avait un camp d’internement dans le Loiret, celui de Jargeau non loin de la maison de famille, et d’autres répartis sur le territoire dont, dans le sud, celui de Saliers, sur la commune d’Arles, à 85 kilomètres de Lourmarin où résidait l’écrivain Henri Bosco. Entre 1942 et 1944, sept cents personnes sont enfermées à Saliers, vingt-cinq y sont mortes de faim et d’absence de soin, parce qu’iels étaient des « Bohémiens » et des « Bohémiennes ». Je ne peux pas découper les pages que Bosco consacre au portrait bêtement conforme aux stéréotypes racistes associant les Tsiganes à la figure du mal, ce ver là, il me faudra l’avaler ou bien jeter aux poubelles de la littérature le fruit vicié qu’est L’Enfant et la rivière.

J’ai poursuivi ma lecture, portée par la phrase de Bosco, son art de traduire les sensations éprouvées par l’enfant bercé par la nature, l'émerveillement dans la découverte de l'amitié, le bonheur d'une robinsonnade sur le fleuve interdit, mais avec cette blessure-là, cette insupportable tache souillant un texte que j’aurais tant aimé si. Dommage.

Dommage : ce qui résulte d’une action qui nuit ; chose fâcheuse. Au bas du terrain, derrière les deux rangs de peupliers, coule un ru. Enfant, j’y jouais malgré l’interdiction des parents, avec les cousins et cousines. L’eau claire chantonnait, et sous les algues touffues se cachaient des poissons à la peau argentée que nous nous amusions parfois à taquiner du bout de nos cannes à pêche dont l’hameçon n’attrapait jamais que des filaments d’herbes emmêlés. Aujourd’hui, le ru n’est plus qu’une coulée morte, couleur de plomb, glissant sur un lit de boue. Au-delà, sur l’autre rive, s’étendent les terres moissonnées et labourées, les vastes champs de maïs épuisés par la sécheresse.

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